Jack London, Les vagabonds du rail ou La Route (The road), traduction Louis Postif, préface de Jean-François Duval, éditions Libretto-poche, 185 pages, 1998

Neuf récits ponctuent ce livre : Confession, Tableaux, Pincé, le Pénitencier, Vagabonds qui passent dans la nuit, "Gosses du rail", L'armée industrielle de Kelly, Les Taureaux, Brulé le dur.

  
« Un nouveau monde s'ouvrait devant moi, un monde d'essieux, de wagons à bagages, de pullmans à glissière, de policiers, vaches, cognes, mecs de la raille et autres condés.
Tout cela s'appelait l'aventure. Parfait ! Je tâterais, moi aussi, de cette vie-là. »


La vie d’un routard en rail

Une vie voulue, assumée, d’une dureté parfois insoutenable, telle est celle de Jack London dans les années 1893-94. Une vie de vagabond, de marginal qu’il débute comme "Pilleur d'huitres" et matelot de petit cabotage, avec ses compagnons de misère, ceux qu’on appelle là-bas hobos , tramps et bums, tous ces laissés-pour-compte de la crise économique qui secoue alors les États-Unis.

Lui est plutôt un hobo, le genre à voyager gratis resquillant (ce qu’il appelle "brûler le dur"), quitte à se hisser en haut des wagons, refusant de travailler et pratiquant la mendicité comme un art, expliquant ses astuces pour gruger les contrôleurs ou se procurer de l’argent. Il parle du jeu de cache-cache parfois assez dangereux quand il doit se faufiler entre les boggies des wagons, grimper sur le toit des trains, descendre avant l’arrêt du train pour y remonter quand il redémarre.

    

La contrepartie à cette liberté, c’est une vie misérable faite de faim, de froid  et parfois de désespoir. Ces gueux sont aussi rejetés par la société, en bute aux vigiles qui les tabassent, les jettent parfois d’un train en marche, traqués par les flics ("les taureaux") qui les envoient en prison et même parfois au bagne. London en fera l’expérience, enfermé dans un pénitencier où il deviendra l’un des caïds et où il sera surnommé « le prince du mitard. »

 Ce livre autobiographique, constitué d’anecdotes regroupées en chapitres,  est aussi un témoignage sur les mœurs de cette époque, une critique de cette espèce de vagabond poète qui enflamme les esprits romantiques. Il fera cependant bien des émules, à commencer par Jack Kérouac jusqu’aux mouvements beatnick et hippy.

London décrit une micro-société où la sélection est impitoyable, dans laquelle seuls les plus forts ou les malins ont une chance de survie, où il faut savoir saisir les opportunités qui se présentent ou s’incliner devant plus fort que soi. 

Malgré une introduction touffue, on retrouve cette écriture nerveuse et directe qui a largement contribué au succès de Jack London. C’est cette expérience qui va servir à le révéler à lui-même, dans ses forces et ses faiblesses, départ d’un destin qu’il continuera sa vie durant, en voyageant et en "brûlant le dur".



Pauvreté et solidarité selon London
« Je commençais à envisager la pénible obligation de m'adresser aux pauvres, qui constituent l'extrême ressource du vagabond affamé. On peut toujours compter sur eux : jamais ils ne repoussent le mendiant. Maintes fois, à travers les Etats-Unis, on m'a refusé du pain dans les maisons cossues sur la colline, mais toujours on m'en a offert, près du ruisseau ou du marécage, dans la petite cabane aux carreaux cassés remplacés par des chiffons, où l'on aperçoit la mère au visage fatigué et ridé par le labeur.

 Ô vous qui prêchez la charité, prenez exemple sur les pauvres, car seuls ils savent pratiquer cette vertu! Ils ne donnent pas leur superflu, car ils n'en possèdent pas. Ils se privent parfois du nécessaire. Un os jeté au chien ne représente pas un acte charitable. La charité, c'est l'os partagé avec le chien lorsqu'on est aussi affamé que lui. »
Voir aussi mon article Jack London Martin Eden -- 

Christian Broussas –London Rail - 31 mai 2017 • © cjb © • >