jeudi 10 avril 2014

Edgar Morin Mes philosophes

                   

« Je maintiens toujours vivante en moi la dialogique pascalienne entre les quatre forces du doute et de la foi, de la rationalité et de mysticisme. » (Edgar Morin, "Mes philosophes", page 179)

Dans cet ouvrage  le sociologue Edgar Morin évoque des grandes figures de la philosophie mais égalent de la littérature qui l'ont le plus influencé et qui ont nourri sa réflexion dans l'élaboration de sa démarche sociologique.
Edgar Morin, "Mes philosophes", éditions Germina 2011 et Fayard/Pluriel 10/2013, gencod 978-2-818-50341-6

Edgar Morin est directeur de recherche émérite au CNRS et l'auteur entre autres d'ouvrages comme La voie ou La métamorphose de Plozévet.

Edgar Morin - Mes philosophes.    

« Les philosophes qui m’ont marqué sont ceux qui ont nourri l’unité et la diversité de mes interrogations» comme autant de contradictions à dépasser. La philosophie s’ouvre ainsi à d’autres sciences humaines.

Hegel lui a appris que dépasser les contradictions est l’un des fondements de la pensée et l’expérience personnelle, existentielle n’est qu’un élément d’une approche concrète qui s’appuie aussi sur la COMPLEXITÉ qui permet d’examiner les différentes faces d‘une même réalité. (page 13)
Héraclite pense que c’est sous les contradictions qu’on trouve la vérité, permettant la gestion de ses propres contradictions comme les dualités foi et doute ou raison et mystique. La dialogique est le pendant de la "dialectique hégelienne" sans l’idée de dépassement des contradictions. Cette idée est à rapprocher du Tao, union des antagonismes entre yin et yang. Le logos chez Héraclite se décline aussi bien en contradiction qu’en complémentarité qui se confrontent en autant d’équilibres instables. (équilibre pouvant à tout moment être remis en cause)
D’Héraclite à Bouddha, Edgar Morin a ce sentiment d’un monde tissé d’illusions mais avec aussi avec l’idée que cette illusion est la seule réalité à laquelle on a accès. La synthèse de Bouddha et de Jésus serait une « religion de la reliance, » union allant de la vie au cosmos.

Montaigne, c’est l’union des contraires avec Rousseau, de l’autocritique au romantisme, le premier partant à la découverte de « la forme entière de l’humaine condition» Il a dénoncé la violence et la torture en pleine guerre de religion, prôné la tolérance en pleine colonisation de l’Amérique. Il sait qu’il faut sortir de la dichotomie –qu’il appelle le « paradigme cartésien »-  entre un monde d’objets techniques et scientifiques et un monde qui se pose des problèmes existentiels.
Cette dualité qui crée le lien, il l’a trouve chez Blaise Pascal dans sa foi ombrageuse et ses doutes face à la raison. La corrélation entre les quatre éléments fondamentaux (foi, doute, raison, religion), crée des relations d’opposition et de complémentarité, idée chère à Edgar Morin. L’effondrement des certitudes scientifiques, les apories finissent par rejoindre le mystère de la foi, « nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. » (page 59) Les relations apparaissent à la foi comme antagonistes et complémentaires, éclairées par la formule pascalienne « toutes choses étant causées et causantes… »

 
Ce qui le touche le plus chez Jean-Jacques Rousseau, c’est l’exaltation poétique si sensible dans Les rêveries d’un promeneur solitaire, sa disponibilité, son sens de la nature, sa foi en une « raison vivante »  vivifiée par sa dimension humaine. Entre Voltaire et Rousseau, il ne tranche pas, les trouvant complémentaires pour relier besoin de raison et besoin de sensibilité.

Edgar Morin découvre Hegel dans sa volonté de trouver sa liberté en défiant la mort, de pouvoir alors dépasser ses propres contradictions. La dialectique et pour lui effort de synthèse permettant d’intégrer et de transcender les antagonismes. C’est dans la raison dialectique qu’il veut fondez dans un même creuset la rationalité de Voltaire, le romantisme de Rousseau, de scepticisme de Montaigne, sans faire de la totalité un dogme immuable.

La vertu de Karl Marx est d’abord d’avoir répondu aux trois grandes interrogations d’Emmanuel Kant sur les besoin de connaître, d’agir et d’espérer. Edgar Morin a pris aussi la mesure des limites du marxisme dans sa conception matérialiste et déterministe. Marx fut à l’origine d’un messianisme laïc déifiant le prolétariat, discriminant entre forces du mal capitalistes et forces du bien socialistes. Lui qui a été pendant un temps « stalinien » connaît de l’intérieur la démarche intellectuelles des communistes et comprend d’autant un homme comme Albert Camus –qu’il combattait alors et à qui il reprochait d’abandonner les servitudes et les sacrifices qu’impliquait le combat révolutionnaire- et sa volonté de ne pas se laisser enchaîner comme lui au « rationnel de l’histoire. »



Des grands écrivains russes, il choisit d’abord Dostoïevski et ses personnages douloureux ployant sous le poids de leur destin, qui souffrent et expient, à l’image du doute pascalien. Dans ce domaine, il apprécie particulièrement l’acuité de l’étude des caractères, la complexité de l’humain qu’il trouve aussi dans les peintures de Marcel Proust.

Dans la psychanalyse, c'est surtout l'aspect anthropologique qui l'intéresse, plutôt que le volet thérapeutique, ouverte à l'âme humaine et à la complexité des individus. Il pense que la trinité freudienne faite du Ça, du Moi et du Surmoi, illustre bien un homme pris entre sagesse et folie, entre les pulsions du Ça et la tyrannie du Surmoi. L'homme est multiple, aux identités multiformes comme Les Démons de Dostoïevski. Chacun porte en lui de nombreuses facettes faites de réel et d'imaginaire, « l'obéissance et la transgression, l'ostensible et le secret... »

L'intérêt de l'Ecole de Francfort (Adorno, Marcuse, Horkheimer, Broch) a été de mettre en lumière le fait que la raison devient rationalisation « sous l'effet d'une tension intérieure non contrôlée », Adorno qui écrivait que « la totalité est une non-vérité ». Heidegger a aidé Edgar Morin à élaborer sa notion d'ère planétaire, penser les problèmes de façon globale. S'il reconnaît les progrès accomplis en matière de savoirs, Heidegger constate aussi « qu'aucune époque n'a moins su ce qu'est l'homme. »



Les penseurs de la science
Edgar Morin adhère à ce que Bergson appelle "L'élan vital", le cœur de l'esprit et de l'inventivité. Sur la complexité, il a réuni les apports de Bachelard et de Piaget pour bâtir une épistémologie complexe où les niveaux d'organisation de la connaissance sont interdépendants et reliés en réseau.
De ces trois grandes théories, il retient pour la théorie des système que "le tout est plus que la somme des parties", pour la théorie de l'information que l'ordre procède aussi du désordre, pour la théorie cybernétique (Gregory Bateson, Norbert Wiener) que la cause agit sur l'effet et l'effet rétroagit sur la cause.

En matière de cybernétique, il a surtout été sensible à la démarche de Heinz von Foerster quand l'organisation peut naître de perturbations (order from noise), où la notion de boucle récursive dépasse la simple rétroaction de Norbert Wiener, où le processus d'auto organisation en robotique montre la relativité du formel et de la logique pour déboucher sur l'idée d'auto examen du sujet lui-même et de ses limites, où l'autonomie de l'individu dépend de son degré de liberté.
Sur ce dernier point, il rejoint Husserl dans ce constat qu'il manque à l'analyse scientifique l'idée de "conscience de soi", refusant ainsi toute séparation entre science et philosophie.

File:Edgar Morin idées clés.jpg

Edgar Morin découvrit le surréalisme, cette idée que la poésie peut changer la vie, l'enchanta, dans « cette volonté d'exalter le merveilleux du quotidien » tissé lui-même de réalité et d'imaginaire. Il croit toujours à l'analyse d'Ivan Illich sur la perversion des sociétés modernes, libérales et marchandes, qui privilégient l'essor matériel au détriment de l'équilibre psychique des individus. Mais la convivialité et son idée de "réseaux éducatifs" ne sont pas encore vraiment à l'ordre du jour.

Beethoven philosophe, paradoxe qui repose pour Edgar Morin sur la magistrale émotion qu'il ressentit en écoutant la IXème symphonie. Un sentiment d'extase émergeant d'une période de malheurs qui lui rappelle cette sonate de Beethoven, « chant sublime de violon, » diffusée en juillet 1945 dans les ruines de Berlin. Paradoxe bien dans la nature d'Edgar Morin qui conclut en écrivant que « l'émerveillement naît de l'horrible et en retour, nous en soulage et nous permet de regarder  l'horreur en face. »

Kant avait déjà compris, dans sa Critique de la raison pure, que l'esprit humain qui organise, qui discrimine, était tout de même limité et ne pouvait avec ses outils conceptuels, saisir vraiment  le réel. Pour Edgar Morin, « notre appareil cognitif s'est développé en organisant à sa manière le monde en lui. » Il a une vision panthéiste de l'homme, pensant comme Montaigne que « nous portons en nous la forme entière de l'humaine condition. »

* Voir aussi mon article sur la pédagogie intitulé Méthode d'apprentissage cognitif
 

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