mercredi 13 juin 2018

Patrick Modiano, Souvenirs dormants

Référence : Patrick Modiano, "Souvenirs dormants", éditions Gallimard, Collection Blanche, 112 pages, octobre 2017
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                                                                           Avec sa femme Dominique en 1973

-  « Vous en avez de la mémoire... » lui dit un journaliste.
-  « Oui, beaucoup... Mais j'ai aussi la mémoire de détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d'oublier. Je croyais y être parvenu et sans que je m'y attende, après des dizaines d'années, ils remontent à la surface, comme des noyés, au détour d'une rue, à certaines heures de la journée. 

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"Souvenirs dormants" est son premier ouvrage qui paraît depuis l'obtention du prix Nobel de littérature en 2014, publié en même qu'une pièce de théâtre, "Nos débuts dans la vie", inspirée par La Mouette d'Anton Tchekhov.

Le narrateur, Jean D., né comme Modiano le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt tente cinquante ans après de reconstituer les souvenirs de ses rencontres avec plusieurs figures de femmes, Geneviève Dalame, Madeleine Péraud, Mireille Ourousov, Mme Hubersen, sillonnant les rues de Paris et de sa banlieue, où la mémoire hésite à renouer ses fils.

           
 

Ces "Souvenirs dormants" vont affleurer à travers l'image de ces six femmes qu'il a connues puis perdues de vue, vers le début des années 60. Les deux premières, en réalité de vagues relations de ses parents, lui servent surtout à échapper à la tutelle de ses parents. La suivante, Geneviève Dalame, liée à un cercle ésotérique lui permettra de rencontrer Madeleine Péraud et Madame Hubersen. mais il a un penchant pour Geneviève, une rêveuse qui semble être à « côté de sa vie ».
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C'est elle qu'il va retrouver six ans plus tard, au hasard d'une rue, accompagnée d'un enfant. Reste la dernière, anonyme, et leur rencontre rocambolesque. Il l'a surprise en train de tirer sur un homme dans une soirée et l'a aidé en organisant sa fuite, se débarrassant de son arme et la protégeant pendant une sorte de cavale qui dure plusieurs semaines. Il va la croiser de nouveau vingt ans plus tard aux Buttes Chaumont, levant le doute sur la possibilité de son arrestation.
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On retrouve ici « cet art de la mémoire » qui est la "marque de fabrique" de Modiano et qui a fait son le succès qu'on connaît et qui lui a valu de recevoir le prix Nobel de littérature, avec en l'occurence une dimension de roman d'apprentissage reposant sur une méditation des phénomènes de répétition, les synergies d'événements qui ont un goût de hasard.  

         

À propos de "Souvenirs dormants"
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"Souvenirs dormants" contient des personnages croisés dans ses livres précédents comme Madeleine Péraud ou Mireille Ourousov.
En effet, on les a croisés dans mes précédents livres… Peut-être parce qu’il s’agit d’un seul "roman" écrit de manière discontinue. Certains de ces personnages, on les voit de manière plus détaillée que dans les autres romans, mais il arrive que l’un d’eux n’ait plus le même prénom, ce qui prouve les incertitudes de la mémoire.

        

À propos de l'évolution technologique, il a écrit : « J’étais sûr que, dans l’avenir, il suffirait d’inscrire sur un écran le nom d’une personne que vous aviez croisée autrefois et un point rouge indiquerait l’endroit de Paris où vous pourriez la retrouver... Heureusement, Internet ne peut répondre à toutes les questions. Ce qui laisse une marge de liberté à l’imagination et la rêverie du romancier. »Parmi ses thèmes favoris, celui de l'Éternel Retour qui « pourrait servir de définition à une démarche littéraire. Se retourner sur certains épisodes que vous avez vécus, au présent, dans le désordre, et leur donner, avec le recul du temps, une certaine ligne musicale. »

Pour lui, il existe bel et bien des "mystères de Paris". Pour le vérifier, « il suffirait, au cours de vos déambulations, de lire la ville comme un palimpseste, et de savoir quels sont les fantômes qui hantent chaque numéro de rue. »

      
                                               Patrick Modiano et Jean-Marie Gustave Le Clézio


Mes articles sur Patrick Modiano :
* Patrick Modiano, biographie
--  Souvenirs dormants --

* L'horizon  -- Dora Bruder -- Remise de peine -- Quartier perdu

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier -- Un pedigree --
* L'herbe des nuits --


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Philippe Jaenada, La serpe

Référence : Philippe Jaenada, "La serpe", éditions Julliard, 648 pages, 2017, prix Fémina

           
«On prend du recul pour voir les choses clairement, on trie, on assemble, et on transforme la vie, par magie. La littérature sert à faire apparaître l’invisible, l’inattendu. »
Philippe Jaenada


On dit qu’il a de faux airs de Philippe Séguin, on le compare aussi souvent à un ours, « je l’ai bien cherché, j’ai écrit "La femme et l’ours" » confesse Philippe Jaenada… et un humour caustique devenu sa marque de fabrique. Débuts difficiles avec des romans sur fond autobiographique. [1] Depuis 2014, il a décidé de traiter des faits divers, ce qui est devenu sa manière. [2] Cette fois, il s’agit de la sale histoire d’un triple meurtre perpétré dans une sale époque (la Seconde guerre mondiale), par celui qu’on considère comme un sale type.

 En octobre 1941, trois corps mutilés sont découverts dans le château d’Escoire situé dans le Périgord. Seul rescapé de la tuerie, un jeune homme Henri Girard, coupable désigné pour les enquêteurs. Frivole, dépensier, violent et arrogant, le jeune Henri fait un suspect idéal d'autant plus qu'il avait emprunté l'arme du crime, la fameuse serpe, à des voisins deux jours avant le drame.

              

En plus des présomptions qui pèsent sur lui, il adopte un comportement curieux : alors que son père, sa tante et sa domestique gisent encore dans le château, il fait preuve d'un détachement suspect aux yeux des témoins de cette scène.

Il est incarcéré mais, coup de théâtre, contre toute attente, à la suite d'un procès spectaculaire, défendu par maître Maurice Garçon, as du barreau et ami de la famille, Henri Girard est innocenté malgré les réticences d’une opinion publique qui reste persuadée de sa culpabilité.
Le sale gosse capricieux deviendra un jeune homme qui claque l’argent de son héritage, un type pas vraiment séduisant, personnage ambigu et vrai héros de roman.

Après l'abandon des charges qui pesèrent contre lui, libre désormais, il va s'exiler en Amérique du sud, au Venezuela, menant une vie de vagabond dont il se servira pour écrire Le salaire de la peur, roman dont la version cinématographique lui vaudra une grande renommée. Il revient en France en 1950 avec le manuscrit de son célèbre roman.

Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer sur Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie, une existence complexe, pleine de rebondissements, bouillonnante, l’ombre de sa culpabilité.

            

Ce "roman biographique" nous ramène à la vie d’Henri Girard, alias Georges Arnaud, le prénom de son père et le nom de jeune fille de sa mère. Une vie pleine de rebondissements, un roman feuilleton qui devait bien un jour ou l’autre exciter l’intérêt d’un écrivain. Un fait divers aussi sulfureux, un personnage aussi ambigu qu’Henri Girard ne pouvaient laisser un écrivain comme Philippe Jaenada indifférent.

Dans la peau d’un inspecteur amateur assez loufoque mais plus malin qu’on le pense, Philippe Jaenada s’est plongé dans les archives. Avec méthode, aidé des minutes du procès et d'une importante documentation, il a reconstitué peu à peu l’enquête, mettant à jour des indices insignifiants pour écrire ce récit haletant avec l’objectif de résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans. 

Mais il précise aussi : «Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a dans l’emballage, c’est l’âme humaine. Je pense que je vais interagir sur les événements. »

        
Avec Philippe Guez                  Avec sa femme Anne-Catherine

Notes et références
 
[1] Il vit comme il peut de son écriture : de fausses lettres de cul dans des revues pornos, des nouvelles sentimentales dans des revues mielleuses, des traductions de romans de gare, des tests pour magazines féminins, des potins pour le journal people Voici…
[2] Dans la même veine, voir ses romans sur Bruno Sulak, le "gentleman-braqueur" et La petite femelle, l’histoire de Pauline Dubuisson, accusée en 1953 d'avoir tué de sang-froid son amant, qu’on présente comme une beauté ravageuse qui a couché avec les Allemands avant d’être tondue.

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mercredi 6 juin 2018

Pierre Bourdieu et Édouard Louis


L’actualité de Pierre Bourdieu
 
     
Pierre Bourdieu                                  Édouard Louis

Il est bon –et même très sain- de revenir de temps en temps sur la pensée des philosophes, surtout sur celle de ce qu’on a appelé la « French theory », à une époque (pas si lointaine) des formidables empoignades entre par exemple Alain Badiou et Gilles Deleuze qu’il appelait avec une grande tendresse  « mon meilleur ennemi. » [1]

          Bourdieu et Jacques Derrida
En plusieurs occasions, j’ai écrit ces dernières années quelques articles sur ces grands devanciers qui ont marqué leur époque comme peu de courants philosophiques avant eux et notamment :
- Sur la disparition de Foucault :   Michel Foucault, 30 ans déjà --
- Sur Roland Barthes : Roland Barthes refait signe
- Un inédit de Michel Foucault : Les aveux de la chair --
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Pour ce qui concerne plus particulièrement Bourdieu, le recueil, intitulé Bourdieu, L'insoumission en héritage et établi sous la direction d'Édouard Louis, que j’ai eu l’occasion de présenter, en est un bel exemple. [2]

                    
               
Faire vivre Bourdieu n’est donc pas seulement écrire des livres savants sur sa pensée, c’est avant tout réactualiser son attitude fondamentale : l’insoumission.
Pour appréhender une actualité pléthorique, il faut un corps théorique qui permet de décoder le flot des événements et de pourfendre les évidences. Ce sont des hommes comme Bourdieu qui nous permettent d’éclairer la gangue des événements qui s’accumulent et nous aident à avoir une vision plus claire de la signification profonde des choses et du présent.

C’est pour cette raison qu’inventorier son héritage et évaluer son apport permet d'aider à renouveler théories et politiques. À travers des œuvres comme La  distinction, sa pensée doit servir de référence pour concevoir des instruments de réflexion et de critique de la réalité du quotidien.
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Pierre Bourdieu et Michel Foucault 


Périodiquement, Pierre Bourdieu est l’objet d’une étude ou d’un ouvrage, ce qui est bien le signe qu’il représente une source essentielle pour aborder les grands sujets de société : la domination et la reproduction sociale, les rapports de classe, les théories de la reconnaissance et de la justice, l’amour et l’amitié, les luttes et les mouvements sociaux, la politique et la démocratie…

Pas de réponse toute faite bien sûr mais bien souvent des éclairages édifiants, bien au-delà de la sphère sociologique proprement dite,  sur les mouvements de fond qui secouent nos sociétés. Toute confrontation de textes n’est-elle pas féconde et nécessaire à l’élaboration d’espaces de création. 

            
              Édouard Louis                                            Pierre Bourdieu
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Pierre Bourdieu et Édouard Louis : Entre l’individu et le collectif

Dans ses cours au Collège de France, Bourdieu dit ceci :« L’une des ruses de la raison sociale, c’est que le monde social vous envoie de gaieté là où il veut que vous alliez, et vous ne voudriez aller pour rien au monde ailleurs qu’à l’endroit où on veut vous envoyer. C’est "l’amor fati" que j’ai décrit plusieurs fois. […] Mais il suffit qu’il y en ait une seule exception pour que cela change tout – c’est la liberté. »

« Effectivement, dit Édouard Louis,je crois, comme Deleuze, qu’une exception individuelle, une fuite même à l’échelle d’un individu, peut faire fuir le système. J’ai souvent cité cet exemple : quand, au XXème siècle, des millions et des millions de Noirs ont fui les états du Sud des États Unis pour échapper à la ségrégation raciale, ces départs étaient des départs individuels, des départs d’individus ou de familles isolées, qui, agrégés, ont produit une transformation radicale des États Unis.
 Il n’y a pas d’acte, même le plus singulier, même le plus isolé, qui n’ait une portée collective. »
     

Pierre Bourdieu et Édouard Louis : violence et domination

« La première fois que j’ai ouvert un livre de Pierre Bourdieu, ce qui m’a le plus ému a été de voir et de ressentir la colère sous chaque phrase. »
Édouard Louis, Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage


Ce qui donne toute son actualité à cette phrase, c’est qu’il pense que «depuis la mort de Bourdieu, Duras, Sartre… on a l’impression que le champ intellectuel est dévasté. Et oui, c’est une chose si belle chez Bourdieu : on comprend qu’il n’y a pas de vérité sans colère, que la colère est la condition de la vérité. Qu’il faut au moins un sentiment aussi fort pour nous arracher à l’évidence de l’ordre social, de la violence, de la domination. »

Bourdieu lui a donné envie « d’écrire de la littérature », comprenant à travers ses écrits que la littérature lui permettrait d’exprimer des émotions plus sûrement que la sociologie. Il prend pour exemple son roman Histoire de la violence : « Quand Reda a mis son revolver sur mon crâne pour me tuer, il criait, il faisait du bruit, et que les jours d’après cette tentative de meurtre, rien ne me faisait plus peur que le bruit […], le bruit était la pire des choses. »

 

Dans l’œuvre de Bourdieu, il préfère les Méditations pascaliennes et La domination masculine. Tout simplement parce que la lutte pour les femmes doit être une priorité, « les femmes des  classes populaires par exemple, souffrent souvent de deux dominations : celle des classes et celle du genre. »

Il revient à Bourdieu en disant qu’il « développe une analyse très subtile de la domination, où il montre que les femmes participent elles aussi à la domination masculine, ou que les hommes souffrent aussi de la domination masculine, des rôles qui leurs sont imposés, des contraintes qu’impose la masculinité. » Il n’empêche que  les dominés peuvent aussi reproduire la domination. Toujours dans Histoire de la violence, quand Reda sort son arme, il est en position dominante par rapport à lui mais en même temps, « socialement, en tant que fils d’émigré au chômage, victime du racisme, il est dominé. »
« Les livres de Bourdieu permettent de penser cette complexité immense de la domination. »

           

Notes et références
[1]  Voir ma fiche Gilles Deleuze et Alain Badiou --
[2]
Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage, (sous la direction d’) Édouard Louis, PUF (Presses universitaires de France), 168 pages, 2016


Mes fiches sur Pierre Bourdieu

* Pierre Bourdieu, Le retour -- Bourdieu, L'insoumission en héritage --
* Pierre Bourdieu : Sur l'État -- Bourdieu et la sociologie

Voir aussi
* Annie Ernaux, Hommage à Bourdieu, article du Monde, février 2002
 
* Mes articles : Annie Ernaux, Le vrai lieu --Mémoire de filleLa place --

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