vendredi 30 novembre 2018

V.S. Naipaul écrivain du déracinement


« Être un rebelle est un idéal respectable. »


V.S. Naipaul (Vidiadhar Surajprasad Naipaul,1932-2018) a vraiment mauvaise réputation, cassant, irascible, intransigeant, quittant d’un coup par exemple un plateau de télévision s'il s’ennuie. Mais en privé, il peut être aussi rempli de doutes, avouant ses interrogations.
En bref, ce n’est pas vraiment un homme facile.

En 1961, il publie un roman biographique "Une maison pour Monsieur Biswas", [1] considéré comme son œuvre majeure, qui connut un énorme succès. Il va alors beaucoup voyager, très pessimiste sur les effets pervers du colonialisme et du néo nationalisme dans le Tiers-Monde dans des livres comme "Guérilleros" en 1975 et "À la courbe du fleuve" 4 ans plus tard. (voir Complément 1)

Il écrira plusieurs livres sur l'Inde, comme "L'Inde: un million de révoltes" en 1990 puis L’Inde brisée en 2005, Le regard de l’Inde en 2010 ainsi que sur Trinidad, son île natale. [2] 
Il porte aussi un regard très critique sur l’intégrisme islamiste dans "Crépuscule sur l'Islam" (1981) ou "Jusqu'au bout de la foi" (1998). (voir Complément 3)
ll renouera avec l’autobiographie avec son recueil de nouvelles "Un chemin dans le monde" en 1994 et le roman "L'Enigme de l'arrivée" en 1987. (voir Complément 3)


            
« Si l’on veut écrire des livres sérieux, dit-il dans une interview, il faut être prêt à briser les formes, briser les formes. »

Le problème qu’a rencontré Naipaul au cours de son existence, c’est d’abord la pauvreté culturelle et spirituelle de son pays Trinidad, l'Inde pays de ses parents qui lui est peu à peu étranger et sa méfiance vis-à-vis de l’Angleterre, l'ancienne puissance coloniale anglaise dont il ne partage pas les valeurs, évoquant dans « L’Énigme de l’arrivée » en 1987, « ma nervosité d’étranger sur le sol anglais. »

      
Vidia Naipaul en 1977
 


Au début de son roman « Le Regard de l'Inde », il écrit : « Je n'ai pas, à proprement parler, de passé qui me soit accessible, de passé que je puisse pénétrer et contempler; et je souffre de ce manque. » Ce thème de l'exil irrigue son oeuvre et se rerouve dès 1971 dans Dans un État libre. (voir Complément 3)

Il reçut la consécration internationale en 2001 avec le prix Nobel de littérature, « pour avoir mêlé narration perceptive et observation incorruptible dans des œuvres qui nous condamnent à voir la présence de l'histoire refoulée » après avoir été anobli par la reine Élisabeth en 1990.

  
 

Complément 1 : Genèse de son roman  « À la courbe du fleuve »
Certains considèrent ce roman publié en 1979 comme aussi important que « Biswas ».
Un soir de l’automne 1977, Naipaul voulut rester seul à ruminer ses pensées. Une demi-heure plus tard, il en lisait à sa femme Patricia Hale le début : «Ma famille venait de la côte Est. Nous tournions le dos à la véritable Afrique. Nous étions en fait des gens de l’océan Indien.»


Puis il lui décrivit l’histoire qui voulait raconter les personnages principaux, lui disait aussi qu’il avait besoin d’elle pour écrire. Elle raconte dans son Journal le cheminement difficile de cette création. Tantôt il lui lisait son texte, tantôt il le lui dictait, parfois en urgence pendant la nuit. Au mois de mai 1978, il l’appela à minuit passé et « récita la fin du livre. Cela prit entre une heure et une heure et demie. »

L'auteur y raconte les effets perverses du colonialisme dans le tiers-monde. Salim, Le héros, est un musulman indien né sur les côtes africaines, parti au cœur du continent. Devenu commerçant, il décrit la vie d'une petite ville détruite au moment de l'indépendance.
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Complément 2 : « Le Masque de l'Afrique » [3]   
« Le Masque de l'Afrique » fruit de son voyage en Afrique, aborde les domaines des croyances ancestrales, des rites et de la magie. S’il s’intéresse aux religions africaines, c’est qu’il les trouve « romantiques » comme ces Gabonais qui pensent que les arbres de la forêt sont dotés d’une âme, « ils leur prêtent ainsi un esprit humain. »

Ce qui l’a étonné, c’est de découvrir qu’en dépit de la taille du continent, il y a une uniformité des croyances… peut-être à cause de la civilisation bantoue.

Naipaul pense qu’on peut bien avoir une économie moderne et entretenir des liens étroits avec votre passé. Ses personnages peuvent être en même temps animistes et chrétiens, respectant les traditions tout en aimant la modernité, rationnels sans pour autant rejeter le monde surnaturel.

Complément 3 : Trois facettes de l'écrivain
Dans un État libre ( publié aussi sous le titre"Dis-moi qui tuer")
Ce recueil de nouvelles qui a remporté en 1971 le prestigieux Booker Prize britannique, regroupe cinq textes sur le thème de l'exil, l'émigration et l'acculturation.
Dans le texte principal, l'action se passe en Afrique, dans un pays anonyme où deux anglais expatriés voyagent pour rejoindre la capitale alors que survient un coup d'État qui perturbe leur périple.

        

Une autobiographie : L'Énigme de l'arrivée
Naipaul revient sur son arrivée en Angleterre, dans le Wiltshire à la fin des années 1960, où il parle du quotidien des habitants.  

En 2001, l'Académie suédoise notait en substance : « Naipaul examine la réalité anglaise tel un anthropologue étudierait une tribu indigène inconnue dans la forêt vierge. À l'aide d'observations… il brosse implacablement le tableau de l'effondrement inexorable de l'ancienne culture dominatrice coloniale et de la société locale européenne. »

Ses relations difficiles avec l’Islam : "Jusqu'au bout de la foi"
Jusqu'au bout de la foi, est « en toute logique, la suite de Crépuscule sur l'islam », explique V.S Naipaul. Dans ce livre, il décrit les pays postcoloniaux comme des sociétés «à moitié faites» et affirme que la religion musulmane «force les gens à rejeter leur passé, et donc eux-mêmes ».

Il livre ce nouvel opus après avoir refait, apaisé, le voyage qui l'avait conduit 17 ans auparavant dans les quatre pays musulmans non arabes: Indonésie, Iran, Pakistan et Malaisie. « Il m'apparut que je n'avais pas pris assez de distance avec le matériau à l'origine de ce premier livre, que je ne l'avais pas trop tenu pour acquis. Il m'apparut qu'il y avait là matière à s'interroger, dit-il dit à propos de ce deuxième livre. Au lieu de le tenir pour un fait acquis, il me fallait considérer l'effet que pouvait avoir sur les individus la mise à mal ou le renversement de leur culture. Ainsi ce livre a-t-il pour thème l'histoire d'individus pris dans la déferlante de changements historiques. »

Notes et références
[1] "Une maison pour Monsieur Biswas" :
Mohun Biswas est un indou misérable vivant sur l'Île de la Trinité (où est né l’auteur), possession anglaise à l’époque, une colonie, où sévissent la misère, l'ignorance et le poids d'une religion ancestrale. Avec sa femme Shama, il a quatre enfants à élever.
Mais ce petit bonhomme sent le besoin de se rebeller. Il apprend à lire et à écrire, lutte d’abord contre les préjugés des Tulsi, le clan envahissant et rétrograde de sa femme. Il réussira à se faire bâtir une petite maison mais il ne pourra continuer, mourant seulement âgé de quarante-six ans.  L’auteur nous fait suivre avec un réalisme mêlé d’humour le difficile parcours d’un Mohun Biswas coincé entre défaites et victoires, révoltes et résignations.
[2] Outre Une maison pour monsieur Mohun Biswas, Naipaul a aussi écrit sur Trinidad et les Caraïbes, Un drapeau sur l’île, La traversée du milieu, Miguel street, Guerilleros et Le masseur mystique.
[3] Le Masque de l'Afrique, par V.S. Naipaul, éditions Grasset, 326 pages

Voir aussi
* La Bibliographie de VS Naipaul –

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mardi 20 novembre 2018

L'exposition Erró à Eymoutiers

L'exposition Erró à l'espace Rebeyrolle d'Eymoutiers
Erró, la confusion du monde


     
Erró dans son atelier à Paris, 2017

Le peintre Erró [1] a lui-même participé au vernissage de son exposition « Erró, la confusion du monde », que lui a consacré l’espace Rebeyrolle à Eymoutiers dans la Haute-Vienne. [2] C’est un gros travailleur qui est dans son atelier de 7 heures du matin à 7 heures du soir. « C’est au travail que je me repose. Et le temps passe très vite » dit-il.

Cet islandais d’origine est devenu un peintre célèbre avec ses amis du mouvement de la Figuration narrative comme Fromanger et Arroyo mais il reste infatigable, travaillant actuellement avec des des céramistes portugais sur des murs monumentaux en Islande.

      
Affiche de l'expo                                              
God bless Bagdad 2001

Vieil ami de Paul Rebeyrolle quand ils arpentaient les rues de Montmartre, Erró a retrouvé avec émotion à Eymoutiers Nathalie Rebeyrolle qui dirige maintenant l’espace culturel qui porte son nom. Erró a été impressionné par le site d’Eymoutiers et les toiles monumentales de Paul Rebeyrolle. Avec Philippe Piguet, commissaire de l’exposition, il a parcouru les différentes salles d’exposition on pouvait admirer une trentaine de peintures grands formats choisies dans la collection de l’artiste.
      
Les cartes de Badman 2015                     Maximilien le Coréen, 1987 


Même si l’exposition ne se veut pas une rétrospective, on y trouve les grands thèmes qui parcourent son œuvre : le machinisme, le pouvoir, l’argent, l’ordre social et jusqu'à la longue marche de Mao... autant d’œuvres qui se nourrissent d’abord de l’écho du monde contemporain. [3]

Erró donne quelques explications sur sa manière de faire : il puise dans sa bibliothèque d’images qu’il a réunies tout au long de sa vie, qu’il a découpées dans des revues, des catalogues… Une fois imprimées, découpées, elles seront ensuite le matériau de ses collages : « Je fais une maquette que je projette sur une grande toile, puis, je passe au travail du dessin et enfin à la peinture glycérophtalique. »
  
The silver surfer 1985                                          Tears for two 1962-63


Son atelier est ainsi envahi par des montagnes d’images, symbole de notre temps, destinées à être assemblées pour composer d’immenses toiles, miroirs ironiques de notre monde moderne et de ses mythologies politiques, culturelles, médiatiques. Mais sous ce désordre apparent se dessine une composition rigoureuse qui fait contrepoids à la profusion des images et des couleurs.

« Erró ne se veut pas l’interprète du monde ou de la pensée », précise Philippe Piguet. « Il se pose en une sorte de chroniqueur des événements courants, un reporter qui livre des significations nouvelles ».
 
    
Les origines de Pollock 1966            Femme au toucan

Notes et références
[1] Erró, de son vrai nom
Gudmundur Gudmundsson, est né en 1932 à Ólafsvík, dans le nord    -ouest de l’Islande. il fait l’école des Beaux-Arts de Reykjavík puis se rend en Norvège où il étudie la gravure, la fresque et la peinture. C'est en 1958 qu'il se fixe à Paris.
[2] L'espace Paul Rebeyrolle, route de Nedde, 87 120 Eymoutiers -
Internet : espace.rebeyrolle@wanadoo.fr et www.espace-rebeyrolle.com

[3]
La peinture est la forme privée de l’utopie, le plaisir de contredire, le bonheur d’être seul contre tous, la joie de provoquer. Il révèle et dénonce les aberrations de notre société : consommation dirigée, érotisme mercantile, révolutions, américanisation de l’existence…

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