dimanche 15 juin 2014

Toni Morrison Home

Toni Morrison  Écrire pour se souvenir 



« Parfois, il semblait plus sage de ne pas se souvenir »Toni Morrison, Beloved

Référence : Toni Morrison, « Home », traduit de l'anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, Éditions Christian Bourgois, 154 pages

Pour Toni Morrison, prix Pulitzer pour Beloved et première afro-américaine à recevoir le Nobel en 1993, « écrire, c'est être en vie et rendre vivants ceux qui me lisent. » Elle continue inlassablement à décrypter la spécificité de la négritude, l’esclavage et son impact sur les générations suivantes, le racisme et la ségrégation à l’américaine, dans un style qui se veut simple et direct sans rien céder à sa force d’évocation. [1]

Explorant sans cesse sa double condition de noire et de femme, revendiquant hautement sa liberté comme Sula, refusant comme Claudia dans L’œil le plus bleu le modèle de beauté de la femme blanche et blonde, elle dit : « Quand j’écris un livre, c’est toujours comme si j’écrivais le premier. Je m’impose la fluidité du langage. » [2]

     

Dans son dernier roman Home, on retrouve l’univers de la ségrégation dans l’histoire de Frank Money et l’histoire de l’Amérique des années cinquante, époque très dure pour les minorités, au-delà de toute nostalgie rétrospective. Consciente des limites de son action, elle confie aussi que « le racisme coule dans le sang de l’Amérique et cela ne peut être effacé de la littérature. »

Le « home » de Franck Money, c’est le sud, la ville d’Atlanta en Géorgie, c’est là-bas qu’il veut retourner, ceci d’antan plus qu’il doit secourir sa petite sœur Cyndra, surnommée Cee, qui a connu sa « descente en enfer » avec un bel escroc qui la laissée tomber puis un médecin aux pratiques pour le moins inquiétantes.
Franck aussi a vécu une « descente aux enfer » encore plus terrible que sa sœur en Corée. Il en est revenu traumatisé, interné dans un hôpital psychiatrique loin de chez lui à Seattle au nord de la côte pacifique. Alors il décide de fuir cette ville couverte de neige pour voler au secours de sa sœur.

L’action se déroule sur un fond de pauvreté et de violence au temps de la guerre de Corée où le frère et la sœur essaient d’échapper à un destin fait de ségrégation et de misère, mais malgré tout, malgré le peu de perspectives qu’elle leur offre, toujours attachés à leurs racines. Toni Morrison commence par une scène terrible et symbolique d’un combat : « Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l'herbe, on les a vus tirer un corps d'une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s'il pouvait sortir… » Elle finit en revenant sur cette scène qui prend alors tout son sens et donne toute sa teneur au roman.

                  
Les images surgissent dans un passé mutilé, “passé qui ne trépasse jamais” disait William Faulkner, l’un de ses écrivains préférés, les sons traversent la musique de ce batteur qui joue du be-bop dans un club d’Atlanta, frappant tambours et cymbales dans un état second, envoûté par son propre rythme. Dans l’esprit de Franck Money, les images se superposent dans ses souvenirs, celles terribles épouvantables de la guerre de Corée qui ont failli lui faire perdre l’esprit, celles de son enfance où sévissait le Ku Klux Klan, “individus à la fois avec et sans cagoule” battant à mort ce vieil homme “ligoté au plus vieux magnolia du comté”, cet arbre aux fleurs blanches qui évoque l’histoire d’un lynchage, reprise dans la chanson "Strange fruit" que Billie Holiday chantait en 1939. [3]  

Plus récemment, traversant  les États-Unis de Seattle jusqu’en Géorgie pour sauver sa sœur victime des mutilations d’un médecin qui voulait l’utiliser comme cobaye, il a encore vu les stigmates du racisme quotidien, enduré les menées d’un type bizarre en costume bleu, l’âme tiraillée par la peur du devenir de sa sœur aux mains de cet homme. 

Derrière l’obsession de la violence et du racisme qui la poursuit depuis toujours, Toni Morrison a organisé cette fois-ci son récit à partir de l’histoire de Hansel et Gretel les enfants des frères Grimm qui, tel le petit Poucet, parsèment leur chemin de repères. Leur chemin à eux est plus semé de corps meurtris et de bleus à l’âme que de cailloux blancs, croisant un type assez louche porteur du mauvais sort, l’aïeule au cœur sec ou les bonnes fées d’un groupe de femmes noires qui viennent en aide à la jeune Cee.
C’est aussi le chemin du retour, un retour sur soi qui permet de dépasser les traumatismes du passé pour renaître à la vie. 

Sa maison de "Beloved" à Prinston


Commentaires et critiques
« Home est un roman tout en retenue. Magistral. [...] Écrit dans un style percutant, il est d'une simplicité trompeuse. Ce conte au calme terrifiant regroupe tous les thèmes les plus explosifs que Morrison a déjà explorés. Elle n'a jamais fait preuve d'autant de concision. C'est pourtant dans cette concision qu'elle démontre toute l'étendue et la force de son écriture. » The Washington Post

« La grande dame des lettres américaines à son meilleur. » Christophe Mercier, Le Figaro littéraire

« Home est un conte et un tombeau : celui d’êtres humains que Toni Morrison fait revivre et s’exprimer pour qu’ils ne restent pas des fantômes oubliés, des ombres, des morts en attente de sépulture. Pour qu’ils soient vivants. » Christine Ferniot, Lire

« Le résultat est saisissant. Une époustouflante économie de moyens. Une parabole épurée, sensuelle, violemment poétique. » Florence Noiville, Le Monde des livres

« Ce petit roman envoûtant est une sorte de pierre de Rosette de l'œuvre de Toni Morrison. Il contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. [...] Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable. [...] Mme Morrison adopte un style tranchant qui lui permet de mettre en mots la vie quotidienne de ses personnages avec une précision poétique. » The New York Times

               

Notes et références
[1] Voir aussi mon article intitulé Toni Morrison Écrivain avant tout
[2] Pour un compte-rendu de ces deux romans, voir mes articles sur Sula et L’œil le plus bleu
[3] En particulier dans ces deux vers : « La senteur du magnolia, douce et fraîche/ Puis l’odeur soudaine de la chair en feu…  »

      <<< Christian Broussas – Morrison 4 - Feyzin, 16 /6 /2014 << © • cjb • © >>>

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