vendredi 26 décembre 2025

Dis maman…

 

Papa m’a dit l‘autre jour qu'il fallait « s’éblouir » dans la vie ! Quel mot curieux. Des fois, papa il n’est pas facile à comprendre.
- Oui, a-t-il précisé sur ma demande, l’école par exemple, ou le travail, mon dieu… ce mot qui proviendrait du latin « tripalium », un instrument de torture à trois pieds. Ce qui ne donne pas vraiment envie. Mais il ne faut pas forcément s’en tenir à cette première approche.
 
- Dis maman, qu’est-ce que ça veut dire « S’éblouir » ?
Ma mère leva la tête de son repassage, poussa un profond soupir et me dit : « Va donc demander à ton père ».
Je n’étais pas plus avancée, d’autant plus décevant que ma recherche sur internet n’avait pas répondu à mes attentes.

- Dis maman, « S’éblouir » tu ne trouves pas qu’il est curieux ce mot ? Dis-moi, est-ce qu’il t’arrive parfois d’être « éblouie » ?
- Bon sang, qu’est-ce qu’elle raconte encore cette gamine. Crois-tu que j’aie le temps de m’éblouir avec tout ce que j’ai à faire.
- Pourtant, d’après papa, c’est essentiel.
- Ah, nous y voilà. Je reconnais bien là tout ton père. Il a dû m’éblouir comme l’astre solaire, sans doute parce que j’avais oublié mes lunettes de soleil. Comme quoi…
Sa remarque avait l’air de l’amuser, je ne sais pourquoi. Décidément, les adultes sont difficiles à comprendre. De fait, j’en était réduite à retourner voir mon père.

- Dis papa… je vis bien à son air goguenard qu’il attendait que je revienne vers lui.
- Oui ma fille, je suis tout ouïe.

- C’est à propos de ta remarque de l’autre jour sur l’importance de « S’éblouir ».
- D’abord, ça n’arrive pas comme un coup de baguette magique, il faut susciter, s’impliquer, ça demande un effort
Ouais, c’est encore un moyen pour m’inciter à travailler à l’école. Un malin mon père. Il faut dire que je m’en tiens au plus petit commun dénominateur comme dirait mon prof de maths. Il ne faut pas donner de mauvaises habitudes aux parents. Plus tu as de bonnes notes, plus ils en redemandent. Ils sont insatiables. C’est sans fin. Moi, je ne suis pas vernie. Mon père, son truc, c’est le français, l’orthographe, l’expression écrite et tout le tintouin, ma mère son truc c’est les maths…

Heureusement que j’ai Mamie pour me remonter le moral. Parfois, elle vient me chercher à la sortie de l’école, elle m’offre une petite gâterie à la pâtisserie de la place où parfois on retrouve ses copines. On ne parle jamais de l’école, jamais des choses qui fâchent.

Parenthèses qui me détendent, qui me lavent la tête, un peu comme avec mes copines, mais avec Mamie, on n’aborde pas les mêmes sujets. Elle veut tout savoir sur mes amies, il faut dire qu’elle est un peu pipelette et je la soupçonne de tout leur raconter. Et de s’en délecter.

Je ne lui cache rien. Je lui ai même avoué qu’il y a peu, j‘avais oublié de faire un devoir et je m’en suis aperçue dans la cour, quand Angélique m’en a parlé. Trop tard. Catastrophe. Tout de suite, je me suis fait du cinéma, zéro pointé à l’exercice, trois heures de colle, cris de ma mère, raillerie de mon père, consolation navrée de Mamie… mini drame psy, de quoi me faire perdre tous mes moyens. Les adultes doivent avoir des dispositions particulières pour se noyer dans un verre d’eau.
Mon amie Angélique, qui est championne en expression écrite, m’a dicté un texte que j'ai copié avec avidité. Évidemment, je n’en ai jamais parlé aux parents, c’aurait été une sacrée prise de tête et j’en aurais entendu parler jusqu’à ma majorité.

Ce qui m’irrite parfois chez Mamie, c’est qu’elle leur trouve toujours des circonstances atténuantes, surtout à mon père, son grand homme de fils. J’en suis parfois un peu jalouse. « Ah, ton fils, toujours ton fils ! »
C'est sorti tout seul. Et ça la fait rire. Alors, ça m’a encore plus énervée.

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- Dis Mamie, lui demandai-je à brûle-pourpoint, tu crois qu’il faut « s’éblouir » dans la vie.
- Oh, oh, il y aurait ton père derrière cette question que ça ne m’étonnerait pas.
- Ah, ah, perspicace cette Mamie !
- Qu’est-ce que tu crois. - Il t’a expliqué.
- Pas vraiment. Pour faire court, ton cher fils pense qu’il faut se projeter pour changer sa vie et combattre les contraintes du réel.
- Bien, bien, tu as tout compris, dit-elle sans doute pour me rassurer.
Et elle changea de conversation.

Quelque temps après, alors que Manta suait depuis un bon moment sur un devoir de français, insatisfaite de son travail, elle fut submergée par des images qui lui ouvraient la voie à une autre vision. Sa plume se mit à courir sur le papier en entraînant la main dans un rapide processus de création. Les idées se combinaient toutes seules, animées par leur seule dynamique.

Manta se sentit glisser dans une autre dimension entre la fiction en gestation et la réalité de son travail. Elle était comme transportée par une force supérieure, douce et puissance. Puis soudain, comme il s’était ouvert, l‘interstice se referma, la magie disparue, de nouveau prisonnière de la pesanteur, la laissant à la fois interdite, heureuse et épanouie. Elle avait ainsi rejoint son père sur le chemin, plein d’embûches, du mystère de la création.

Son amie Angélique, surprise de la note qu’elle obtint, l’apostropha :
- Ben alors, incroyable, ce jour-là, tu avais vraiment mangé du lion !
- Oh probablement, répliqua Manta, magnanime, que je n’étais pas dans mon état normal.
 

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<< Christian Broussas - Dis maman -  © CJB  11/12/2025 >>
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