mercredi 11 février 2026

Raymond Poincaré et Georges Clémenceau

Une certaine idée de la France : La troisième république entre Poincaré et Clemenceau

L'eau et le feu

Rien de plus antinomiques que ces deux hommes qui ont pourtant été obligés de s'entendre pendant la Grande Guerre, entente certes de façade que dément les notes et lettres houleuses qu'ils se sont échangées. Rien de plus différents que leurs échanges, plutôt tempérés et même froids chez Poincaré, plutôt musclés chez Clémenceau
[1]

Clémenceau était bien  le reflet de son surnom "Le Tigre", pugnace, têtu et même rancunier à l'occasion, Poincaré celui que Clémenceau avait baptisé le meusosaure, archétype de l'homme de l'Est, de la Meuse, mesuré et réfléchi, "mou" ajoutera-t-il. De lui, il écrira : « C’est au caractère vendéen que je dois le meilleur de mes qualités. Le courage, l’obstination têtue, la combativité. » [2]

Leur opposition a commencé très tôt. Dès juin 1899, dans une formule assassine qu'il affectionne, Clémenceau qu'on appelait alors "le tombeur de ministères", écrivait : « Le don de Poincaré n’est pas à négliger : c’est l’intelligence. Il pourrait faire remarquablement à côté de quelqu’un qui fournirait le caractère. » Propos fort pertinent quant au fond mais qui va contribuer à priver le jeune parlementaire lorrain plein d'ambition de la présidence du Conseil. [3]

 En 1906, Clémenceau  qui doit former le prochain gouvernement, propose à Poincaré de le rejoindre. Il décline l'invitation, sans doute parce qu'il visait lui aussi le poste, même s'il juge que ce dernier manque un peu d'allant — c'est lui qui est à l'origine de l'expression « poincarisme » dans son journal Le Bloc du .

La mésentente continue à l'occasion des Présidentielles de 1913, Poincaré perd les primaires mais, contrairement à l'usage, se maintient et est ensuite élu avec les voix de la droite. Une trahison pour Clémenceau

 

 
Les festivités à Strasbourg en décembre 1918

Dans le privé, les relations sont très distantes, parfois explosives. Sur la stratégie à mener en 1918 quand on sait que la guerre va prendre fin, Poincaré voudrait prolonger la guerre jusqu'à la prise de Berlin tandis que Clémenceau préférerait arrêter le plus tôt possible l'hémorragie humaine et signer l'armistice. D'où le qualificatif de "Poincaré la guerre" qu'on lui a parfois accolé. Jalousie quand Clémenceau était appelé le "Père de la victoire". Dans un grand élan héroïque, il dira le 11 novembre 1918 : « La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal » 



Entre eux, peu à peu, les relations s'aigrissent. Les échanges aussi bien oraux qu'épistolaires prennent une tournure  plus dramatique au point que Clémenceau menace de démissionner suite à des propos de Poincaré qu'il n'a pas admis et qui de son côté n'apprécie pas d'être mis à l'écart des prises de décisions. Dans ses écrits, il se plaint même d'être "mis de côté".

        

La paix ne changera rien à leur rivalité. Rapidement, ils vont se battre pour savoir qui sera le premier à se rendre dans les territoires libérés d'Alsace et de Lorraine. Mais ils ne peuvent guère se permettre d'étaler leur querelle sur la place publique. Tout "Père de la victoire" qu'il est, Clémenceau ne peut écarter le patriote intransigeant qu'est Poincaré, qui plus est mosellan dans ses terres en Alsace-Lorraine.

Pour le public justement, l'image de la république, c'est une "entente cordiale" au niveau français. On lui a tellement seriné le thème de "L'union sacrée" qu'il ne comprendrait pas. L'image publique, c'est par exemple ces deux hommes qui célèbrent ensemble l'armistice. Le 8 décembre 1918, Poincaré et Clémenceau arrivent à Metz, marchent dans les rues et s'arrêtent devant la cathédrale sous les ovations de la foule. Au cours de la cérémonie, Poincaré remettra au général Pétain son bâton de maréchal.
Ils vont même jusqu'à se donner l'accolade devant tout le monde sur la place de la République.
Les apparences sont sauves.

Le lendemain 9 décembre, ils sont à  Strasbourg où une population en liesse acclame longuement le président de la République Raymond Poincaré et son président du Conseil Georges Clemenceau, confondus dans un hommage enthousiaste en reconnaissance du rôle majeur qu'ils ont pris dans la victoire. 

Les autorités municipales attendent le cortège à la porte de Cronenbourg et dans le centre ville, ils sont accueillis par une haie d'honneur (drapeau du 246e RI (régiment d'infanterie). Accompagnés par la foule et par un cortège de jeunes Alsaciennes, ils se rendent à la cathédrale.
Les jours suivants, pour de nouvelles cérémonies, ils iront ensemble à Sélestat, Colmar et Mulhouse.

   
Les 2 hommes à Metz le 8 décembre 1918 -- "L'entente cordiale"

Parce qu'ils ont en commun d'être deux grands républicains et deux grands patriotes, Poincaré se fera violence pour nommer Clémenceau chef du gouvernement en novembre 1917, mais en fait, tout les sépare. Et d'abord leur éducation et leur milieu social. 
Géographiquement, il n'y a pas plus éloigné : plein est pour Poincaré, meusien tourné vers la ligne bleue des Vosges, plein ouest pour Clémenceau, vendéen atypique, républicain convaincu, en délicatesse aussi bien avec les royalistes qu'avec le Second empire.


Clémenceau posant pour sa statue

Le jeune Clémenceau était un révolté, siégeant à l'extrême gauche, ami intime de Louise Michel et d'Auguste Blanqui. Un homme éclectique aussi, qui connaîtra avec Claude Monet une amitié sans faille, un "homme à femmes" qui défraiera la chronique dans ses démêlés avec , Mary Plummer"l'américaine", sa première femme.  

Poincaré de son côté a toujours été un homme posé, opposé aux extrêmes, sans concession pourtant concernant l'Allemagne, appelant son chien Bismarck ou décidant l'occupation de la Ruhr en 1923 pour les obliger à respecter leurs obligations prévues par le traité de Versailles.  Mais Clémenceau ne serinait-il pas 
« L'Allemagne paiera. » Le signataire de ce traité ne pouvait décemment désavouer le président du conseil !
Une vie qui se confond largement avec sa carrière politique. 
[4]

 
Clémenceau visitant le front

Poincaré est issu de la grande bourgeoisie meusienne avec un père polytechnicien, une  mère qui compte ans sa famille un général baron sous l'Empire et un aïeul député sous Louis-Philippe. On peut le résumer ainsi :  excellente généalogie, excellentes études supérieures, profil de gendre idéal.
Clémenceau est issu d'une 
famille de républicains médecins, élevé dans l'amour de la Révolution française.
Leur point commun : une certaine dérive vers la droite tout au long de leur carrière politique, moins marquée chez Poincaré, républicain modéré que chez Clémenceau qui a débuté sa carrière à l'extrême gauche pour finir à droite, de fait assez isolé, ce qui peut expliquer en partie son échec à l'élection présidentielle de 1920. 


Complément : Les échanges du 8 octobre 1918

Réaction violente de Clémenceau à une remarque de Poincaré qui offre sa démission. [5]
« Je n’admets pas qu’après trois ans de gouvernement personnel, qui a si bien réussi, vous vous permettiez de me conseiller de ne pas couper les jarrets à nos soldats. Si vous ne retirez pas votre lettre écrite pour l’histoire que vous voulez vous faire, j’ai l’honneur de vous envoyer ma démission ».

Longue réponse de Poincaré dont voilà un large extrait:
« Je ne saurais à mon tour admettre que vous m’accusiez de pouvoir personnel alors que vous savez mieux que personne avec quelle conscience j’ai toujours exercé mes fonctions. Je ne vous ai nullement attribué l’intention de couper les jarrets à nos troupes, ce qui serait une absurdité. Si vous relisez ma lettre avec sang-froid, vous verrez que, tout au contraire, j’ai dit que tout le monde avait confiance en vous pour empêcher les alliés de tomber dans un piège et que tout le monde espérait fermement qu’on ne couperait pas les jarrets à nos troupes. 

Comment ce "on" vous viserait-il, alors que vous n’avez pas encore que je sache, arrêté votre décision et que, d’un bout à l’autre, ma lettre est pleine de déférence pour vous. Si par "on", j’avais voulu dire "vous", j’aurais dit "vous". Je n’ai pas plus que vous l’habitude de biaiser. »
[...] « Avant de conclure, ma lettre ne justifiait nullement l’injure que vous m’adressez ni la démission dont vous me menacez et qui serait désastreuse pour le pays ».

Clémenceau : « Vous essayez d’expliquer votre lettre, vous ne la retirez pas, je maintiens ma démission ».
Poincaré : « Vous n’attendez pas de moi que j’accepte votre démission alors que je vous ai déjà écrit que je la considère comme néfaste pour le pays ».

Suit une longue réponse de Clémenceau dont voilà quelques extraits. 
« Vous n’acceptez pas ma démission. Cela ne change rien au cas créé par vos deux lettres de ce matin. [...] J’allais partir pour le Conseil des ministres quand votre lettre m’est arrivée. Elle était au moins inutile puisque vous alliez avoir l’occasion de me dire tout ce qui vous paraîtrait nécessaire » [...]  Je pourrais tirer de tout cela mille considérations si je me proposais de polémiquer. Mais je ne veux pas aller plus loin. Je ne m’obstinerai pas dans ma démission... ».
Avant de conclure ainsi : « Vous me permettrez en même temps de vous demander de ne plus m’écrire. Lorsque vous aurez à me parler, vous n’aurez qu’à me le faire connaître, je me rendrai immédiatement à l’Élysée... »
Ce qui fait que le conseil des ministres du 8 octobre 1918 est annulé.


Références

[1] Deux biographies de référence les concernant : Michel Winock, Clémenceau, ed. Perrin, 2007 et François Roth, Raymond Poincaré, ed. Fayard, 2001 -
[2] Voir Sur Clémenceau --
[3] Les grands duels qui ont fait la France, Alexis Brézet/Jean-Christophe Buisson, p 249-268, 2014 -
[4] Daniel Amson, Poincaré. L'acharné de la politique, Tallandier, 1997 -
[5] Voir, Le 8 octobre 1918 : psychodrame entre les 2 hommes – 

Voir également
Georges Valance, Poincaré, Paris, Perrin, coll. « Biographies », 2017, 490 p 461-74
Poincaré la confiance" restera le dernier homme d'État de la République parlementaire. C'est lui, avec "le Franc Poincaré" qui a donné à la France des années de stabilité monétaire et d'équilibre budgétaire. C'est ce lorrain, travailleur et visionnaire, qui a créé, ce qu'on oublie souvent, les "Assurances Sociales", l'ancêtre de la Sécurité Sociale !
* Le gouvernement Clémenceau, prélude --
-  La guerre dans la guerre et la (courte) réconciliation en Lorraine
- Poincaré – Patrick Weil, Thomas Macé, Clémenceau (lettres d’Amérique)
Michel Winock, 
Contre Poincaré, pages 461 à 474, Clémenceau à Carlsbad


Il sera aussi reçu à l'Académie française et professeur aux écoles HEI-HEP (ecole des hautes études internationales et politiques)
« Il est l'homme du militarisme et de la petite-bourgeoisie. Vailland-Couturier
L'Affaire Émile Cottin

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