lundi 28 janvier 2013

Modiano, L'herbe des nuits


Modiano, l'herbe des nuits
 
Référence : "L'Herbe des nuits" de Patrick Modiano, éditions Gallimard, 178 pages

Dans "L'Herbe des nuits", Modiano se balade dans le Paris des années 60 pour le "reconstruire" à sa manière à travers Jean le personnage principal, dans un climat qu'il juge assez trouble et menaçant. Il part la quête de Dannie, une femme qui a émergé des ombres du passé, dans des endroits assez flous : « Non il ne s’agissait vraiment pas d’un pèlerinage. Mais les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et quand vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser.» 

Il nous entraîne dans une "autofiction" aux relents policiers faite de nuits blanches, d'hôtels de passe, de rencontres bizarres et troublantes. Côté roman noir... et blanc de ce livre, avec des repris de justice, des balles perdues, un inspecteur têtu... tout un monde interlope qui traîne dans les nuits blanches de la place Blanche

Tout se passe à l'époque de l'affaire Ben Barka l'opposant marocain kidnappé en octobre 1965 en plein Paris, affaire jamais élucidée mais il est surtout intéressé par le mois qui précède cet événement, son histoire d'amour avec "Dannie", femme mystérieuse à problèmes. Jean le narrateur note tout dans son inséparable carnet noir, espérant retisser les fils de son passé. 



Il tente de faire la part du rationnel dans ces événements qui prennent un tour onirique, « espèces de souvenirs discontinus car le temps les a un peu rongés. C'est un peu onirique. Ce roman, c'est un peu de la prose onirique. » [1] Les réminiscences, les souvenirs sont aussi liés à l'angoisse de la perte, celle d'un manuscrit égaré dans sa prime jeunesse celle de l'oubli de cette femme condamnée pour un crime passionnel et qu'il reconnaît des années plus tard rue du Dragon. Les souvenirs sont faits de nombreux trous, d'oublis d'événements importants sur le moment, de dissociations entre court et long terme, ce qui fait la trame de la mémoire et explique sa réticence à l'autobiographie. Eviter ainsi « d'écrire les détails trop intimes de notre vie, de crainte qu’une fois fixés sur le papier ils ne nous appartiennent plus. » [2]

S'il reprend les noms d'endroits qu'il fréquentait dans les années 60, la Place d'Italie, le quartier Montparnasse, le 15è arrondissement, le Luxembourg, la Cité universitaire ou le pavillon du Maroc... il navigue aussi entre fiction et réalité, expliquant par exemple qu'il utilise les noms de personnes qu'il connaît mais qu'il donne à d'autres personnages de son roman. C'était l'époque de son errance dans Paris, jeune homme livré à lui-même avec des parents absents, une ville qui lui fait plutôt peur. 
Il cherchait du réconfort en se mêlant aux autres déjà observateur prenant des notes -comme Jean le narrateur- un mélange de notations, de sensations, pris au fil du stylo, « pour tenter de résoudre les énigmes de ma propre vie ou de celle des autres, notamment celle de mon père. » Quand il n'écrit pas, il prend des notes, comme pour éviter que la machine ne se grippe. En fait, « c'est le lecteur qui fait le livre » parce que l'écrivain n'a pas assez de recul sur ce qu'il a écrit et éprouve toujours une certaine impression de non fini, qu'il peut encore améliorer son livre avant l'inéluctable de l'édition. 

Sa biographie permet de posséder quelques clés de cette fiction ancrée dans son passé. Jean le narrateur -jean premier prénom de l'auteur- sillonne des quartiers de Paris que Modiano connaît bien, fréquentant alors de curieux individus, menant une vie d'adolescent assez solitaire en rupture de famille. Il évoque cette époque de sa vie comme « sinistre, de solitude, d'isolement, de menace. » Il revisite cet hôtel Unic que où Jean se rend très souvent et où on ne sait trop ce qui s'y trame.  

       Double portrait
 
Morceaux choisis 
«  Je m’étais souvent trouvé dans ce genre de situation, fuyant les gens que je connaissais, car j’éprouvais une fatigue soudaine à leur parler. Je changeais de trottoir à leur approche ou bien je me réfugiais dans l’entrée d’un immeuble en attendant leur passage. (p49) [...] Il ne s’agit pas du passé, mais des épisodes d’une vie rêvée, intemporelle, que j’arrache, page à page, à la morne vie courante pour lui donner un peu d’ombre et de lumière. (p56) [...] Je notais très peu de rendez-vous sur ce carnet noir... J'avais le sentiment de mener une vie clandestine et alors, dans ce genre de vie, on évite de laisser des traces et d'indiquer noir sur blanc son emploi du temps. » (p81) 

Notes et références
[1] Interview de Myriam Chaplain-Riou pour l'AFP du 10/12/2012
[2] Même s'il a écrit un livre sur son autobiographie intitulé "Pedigree" 

Voir aussi mes autres articles sur Patrick Modiano :
* Patrick Modiano, biographie
-- Quartier perdu --
* L'horizon  --  Dora Bruder

* Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier


L'express  ---- Le Figaro ---- Le Monde
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