dimanche 15 juin 2014

Histoire et économétrie, l'exemple russe

De l’histoire récente, comment un historien peut-il donner une vision prospective à partir d’une analyse nécessairement à court terme, sans avoir comme  le disait Fernand Braudel,  « le recul indispensable » pour évaluer la multitude des événements qu’il a à sa disposition et en tirer des enseignements ?
       
Les archives, les documents dont se sert habituellement un historien dans sa quête du passé, ne peuvent à eux seuls constituer sa « boîte à outils » pour éclairer l’avenir à l’aune du passé. Il utilise alors d’autres instruments comme les indicateurs démographiques pour scruter ce nouvel horizon. L’exemple de l’évolution de la Russie, comparée à celle de l’Ukraine est à cet égard très représentatif de l’approche de certains historiens.

Dans les années soixante dix, les indicateurs de croissance de l’URSS commencent à donner des signes de faiblesse. En particulier celui de la mortalité infantile  [1] qui chute d’une façon telle que les autorités avaient alors décidé de ne plus publier ces statistiques.
Prémices d’une décadence annoncée d’un système social.

Or, on peut observer depuis quelques années le phénomène inverse. Dans la Russie de monsieur Poutine, les indicateurs démographiques indiquent une croissance  significative, [2] la mortalité infantile est en recul sensible et l’indice de fécondité confirme depuis 2009 que le niveau de population progresse vers l’équilibre après des années de chute importante, à la grande surprise de tous les « experts es prospective ». Cette évolution signifie que la société russe semble avoir retrouvé ses équilibres socio-économiques fondamentaux. En tout cas, elle est en bien meilleure santé que beaucoup de pays européens, et encore plus l’Europe de l’Est ou l’Ukraine.

Prenons la mortalité infantile comme indicateur de référence, [3] particulièrement représentatif car il dépend à la fois de critères économiques, la nourriture, l’offre de logements, le niveau des infrastructures en place et des critères plus sociétaux comme le niveau d’instruction des femmes ou la qualité du système de soins. La Russie, partie de loin,  a réussi à rattraper l'Ukraine pour se retrouver juste au-dessus des États-Unis. [4] La Biélorussie au système socio-économique comparable à la Russie, a enregistré des progrès encore plus spectaculaires, rejoignant presque la France dans la prospective 2013. [4]

 

L'indice de fécondité
[5] confirme cette tendance au redressement démographique russe, remontant de 1,2 en 1999 à 1,7 en 2013, rejoignant ainsi le niveau atteint en 1993, [6] même s’il est encore inférieur au seuil de renouvellement des générations, [5] comme dans la plupart des pays développés. [7] Retenons également la stagnation de l’Allemagne à 1,4, la lente remontée de l’Ukraine à 1,5 en 2013 et l’effondrement d’une Pologne pourtant catholique, passant de l’équilibre en 1993 à 1,3 en 2013.

Le rapport filles/garçons dans l’enseignement supérieur donne une bonne idée du niveau de modernité d'une société. Selon l’OCDE, en 2013 la Russie avec un différentiel de 130 filles pour 100 garçons, arrive juste derrière la Suède, précédant la France qui est à 115, les États-Unis à 110 et l’Allemagne à 83.

De même, en ce qui concerne les mœurs, les indicateurs de la Russie, inquiétants pendant longtemps,  stagnant pendant trente ans des années 60 aux années 80, diminuant même au début des années 90, s’améliorent peu à peu. De 1998 à 2010, le taux de suicide est passé de 35,5 pour 100.000 habitants à 30, le taux d’homicides a connu un bon spectaculaire passant de 22,9 à 10, tandis que l’espérance de vie masculine, [8] même s’il est encore faible,  a gagné trois ans passant de 61 à 63 ans, toujours sur la même période. [9]
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En matière économique, si les indices sont corrects, atteignant 1,4% de croissance avec un taux de chômage de 5,5%, ils cachent une réalité plus contrastée d’un secteur industriel en déclin et d’une croissance basée surtout sur l’agriculture et les ressources de son sous-sol. La stratégie du pouvoir russe consiste à  valoriser au maximum ses deux atouts majeurs, un territoire au riche sous-sol, qui reste immense avec ses 17 millions de km², malgré les pertes de territoires dues à la disparition de l’URSS, ainsi qu’une population (et donc de consommateurs) estimée en 2013 à 144 millions d’habitants dont une classe moyenne importante. 
Taux de croissance 2000-2014

Notes et références
[1] Nombre d’enfants décédés avant l'âge d'un an sur un total de 1000 naissances, sur la période considérée.
[2] Les plus significatifs étant l'espérance de vie masculine, des taux de suicide et d'homicide ou encore de l'indice de fécondité.
[3] Nota : les statistiques démographiques sont beaucoup plus fiables que les statistiques économiques par exemple car, vu leur cohérence  structurelle, elles sont très difficiles à manipuler.
[4] Statistiques OMS Mortalité infantile 1990-2012/13

[5]
Cet indice donne le nombre moyen d'enfants par femme, le chiffre 2 indiquant le renouvellement des générations.
[6] Source : World Population Data Sheet / INED, Population & Sociétés.
[7] Seuls la France et les États-Unis ont (à peu près) atteint ce seuil.
[8] Si celui des femmes est plus élevé, il a suivi sensiblement la même courbe évolutive.
[9]
Par comparaison, le taux de suicide français était en 2008 de 16 pour 100.000 habitant,  le taux d'homicide de 1 pour 100.000 habitants en 2013 et de 4,2 pour 100.000 habitants aux États-Unis. 

Voir aussi
* Emmanuel Todd, "La chute finale", 1976
* Anatole Leroy-Beaulieu, L'Empire des tsars et les Russes, réédition chez Bouquins en 1990
* Gilles Favarel-Guarrigues et Cathy Rousselet (sous la direction de), "La Russie contemporaine", collection les grandes études internationales, éditions Fayard, 2010

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