mercredi 6 août 2014

Milan Kundera De l’amour



« Chacun s’entoure de ses propres mots comme d’un mur de miroirs qui ne laisse filtrer aucune voix du dehors ». Le livre du rire et de l’oubli

Avec Milan Kundera, l’amour est toujours confrontation, relations pas forcément partagée, relations multiples entre plusieurs partenaires. Dans Risibles amours, on assiste à un chassé-croisé entre le docteur Havel, bellâtre qui repousse Élisabeth, une infirmière qu’on dit amoureuse de Fleischman qui aime en secret une doctoresse, la maîtresse du patron de l’hôpital.

Fleischman, flatté par le pseudo suicide d’ Élisabeth, lui déclare sa flamme, sans toutefois s’engager vraiment, comme si cette morte, même virtuelle dans sa mise en scène, représentait la manifestation ultime de l’amour.

Avec sa femme Véra à Prague en 1973
Dans La vie est ailleurs, Jaromil et son amie recherchent l’amour absolu, se le disent et le répètent, même si leur relation est récente  et qu’ils se connaissent peu. Ils sont amoureux de l’idée d‘amour plus que de l’être aimé. Cet amour total conduit à la jalousie soupçonneuse de Jaromil à laquelle son amie oppose confusion et mensonges. Et justement, de mensonges en quiproquos, on s’aperçoit que l’absolu, l’inconditionnel, tant en amour qu’en politique, (on est à Prague en 1948) l’intransigeance bornée et la passion ne peuvent qu’aboutir à un échec.

De la même façon, Milan Kundera dans L’immortalité, commente l’amour romantique à travers la relation platonique entre Goethe et Bettina von Arnim. Ils ne se sont vus que 3 ou 4 fois mais « moins ils se voyaient et plus ils s’écrivaient », elle en tout cas, qui lui adressa 52 longue lettres où il n’est question que d’amour. « La cause et le sens de son amour, conclut Milan Kundera, n’était pas Goethe mais l’amour. » C’est donc en ce sens qu’il dit que l’homme contemporain a tendance à être un « homo sentimentalis ».
Comme l’ego hypertrophié de Louis Aragon à qui Elsa écrira ses mots terribles : « Même ma mort, c’est à toi que cela arriverait ». 

Il revient au roman d’avoir révélé ce phénomène récent d’une mentalité qui porte au pinacle le concept d’amour et ceci dès Flaubert où dans L’Éducation sentimentale, Frédéric Moreau est surtout amoureux de lui-même, beaucoup plus que madame Arnoux. Avec son ironie particulière, Milan Kundera dénonce cette tendance qui fait de l’amour le vecteur privilégié du bonheur.
Cette hypersensibilité, cette recherche de l’émotion centrée sur soi-même empêche d’établir une véritable relation, de s’intéresser à autrui comme a contrario, toujours dans La vie est ailleurs, Milan Kundera le montre avec cet homme qui recueille l’amie de Jaromil après sa libération  et s’attelle à lui remonter le moral.

Milan Kundera exprime dans L’Insoutenable légèreté de l'être l’opposition entre le romantique qui se projette sur une femme-objet et Tomas le libertin ouvert au monde qui cherche en chaque femme à découvrir « un fragment du monde ». Avec Tereza, ce n’est pas le coup de foudre –qu’il récuse- mais une lente connivence, une empathie qui fait qu’il se sent moins "léger", plus responsable.

        
« Le sens de la vie c'est justement de s'amuser avec la vie. » Risibles amours

Dans L’Ignorance, son héros Joseph va plus loin puisque son amour se prolonge bien au-delà de la mort. Milan Kundera ne veut pas de ce travail de deuil libérateur tant préconisé par Freud, il veut pouvoir faire face, exercer sa responsabilité sans évacuer toute douleur, toute culpabilité, sans se sentir plus "léger". C’est ce qui arrive à Tamina l’héroïne du Livre du rire et de l’oubli, qui reste fidèle à son mari au-delà de la mort. Mais c’est l’oubli qui la guette ensuite, « l’infidélité de sa mémoire » et pour y remédier, elle veut revivre avec son fantôme les plus forts moments de leur vie comme les plus intimes. 

Tomas et Tereza parent s’installer à la campagne pour, espèrent-ils, avoir des relations vraies. La fin du roman est aussi la fin du chien Karénine, à la relation vraie, instinctive, sans aucune réflexivité. L’homme, lui, se voit dans les situations qu’il vit, vivant ce qu’il voit, acteur et aussi spectateur de son propre rôle.

Comme Tomas et Tereza qui se retirent loin des lumières de la ville, se détournent du regard des autres, beaucoup de personnages de Milan Kundera se détournent des relations de miroir ave les autres et avec leur propre moi.

Œuvres de Kundera citées dans cet article
*La pléiade, Œuvre tome I, 2011 : Risibles amours, La vie est ailleurs, L’insoutenable légèreté de l’être, La plaisanterie, Le livre de rire et de l’oubli
*La pléiade, Œuvre tome II, 2011 : L’Immortalité, L’Ignorance

Voir aussi mes articles : 
* Milan Kundera, Son parcours
* Milan Kundera, L'art du roman, sa conception de l'écriture
* Milan Kundera, Les testaments trahis, portée et esthétique du roman
* Milan Kundera, Une rencontre, pouvoir et postérité de l'artiste

*
Milan Kundera, La fête de l'insignifiance, La valse aux adieux
* Milan Kundera et Philip Roth


<< Christian Broussas – MK Amour - Feyzin, 16 août 2014 - << © • cjb • © >>

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire