samedi 27 septembre 2014

Daniel Mendelsohn Les disparus

  
« Chaque personne, au bout du compte, est le produit d'un temps spécifique, et il est impossible d'y échapper aussi loin qu'on puisse aller. » (page 673)

L'écrivain américain Daniel Mendelsohn, né en 1960 à Long Island et habitant à New York, est également critique littéraire.

En 2006, il publie un livre-enquête qui obtint immédiatement un succès international, Les Disparus ( The Lost), centré sur le destin d'une partie de sa famille juive, où il retrace ses longues et patientes recherches effectuées pour retrouver la trace de six membres de sa famille, tués par les nazis, durant la Seconde Guerre mondiale. [1]

The Lost
"Les Disparus", éditions Flammarion, traduit par Pierre Guglielmina , pris Médicis étranger 2007, meilleur livre de l'année en France et en Italie, 2007 

Ils vivaient alors dans la communauté juive de la ville de Bolechow [2] qui se situe aujourd'hui en Ukraine. [3] Curieux destin que cette petite ville jadis dans l'empire autro-hongrois, déchirée pendant la guerre entre russes et allemands, passée à la Pologne puis à l'Ukraine, où on parlait un peu toutes ces ces langues, plus le yiddish et parfois l'hébreu pour les juifs.Daniel Mendelsohn a conduit une enquête minutieuse, collectant nombre de témoignages au cours de plusieurs voyages, en Ukraine, en Australie et en Israël en particulier pour les confronter à la mémoire et aux témoignages et aux différents documents d'archives auxquels il a pu avoir accès. Son livre est donc tout à la fois un mélange subtil entre enquête, reconstitution historique et chronique familiale, une réflexion sur la condition humaine et la façon de faire passer cette expérience dans un récit comme celui-ci.

      
La répression anti-juive pendant la guerre

« Être en vie, c'est avoir une histoire à raconter. » (page 783)
 
Depuis tout petit, Daniel Mendelsohn sait que son grand-oncle Shmiel, sa femme et leurs quatre filles ont disparu quelque part dans l’est de la Pologne en 1941. Mais personne n'a su lui dire dans quelles conditions cette tragédie s'est déroulée, ni même comment ils vivaient à l'époque. Mais il va trouver des lettres pathétiques qu'a écrites en 1939 le grand-oncle Shmiel à son frère installé aux États-Unis, appels désespérés à l'aide de lettres restées peut-être sans réponse… mais comment savoir, comment reconstituer le passé avec assez de précision pour en avoir une idée qui reflète la réalité ?

            
Photo de Shmiel Jäger       Shmiel, Ester et Bronia

Il repense alors à son enfance, à ce vide qui existe dans sa famille, à ces noms auxquels il voudrait redonner vie, un contour malgré les photos défraîchies de sa famille et celles qu'il a réussi à glaner au cours de son enquête avec le photographe, son frère Matt. Il va alors décider de partir sur leurs traces, réussissant peu à peu, à force de ténacité, à rencontrer des témoins disséminés dans le monde, dans une douzaine de pays. De cette longue quête parsemée de nombreuses embûches, est né ce livre, puzzle lentement assemblé comme un roman policier éprouvant qui plonge dans une période historique particulièrement noire.

Sa famille paternelle vers 1900

« On veut oublier, mais on ne doit pas oublier, on ne peut pas oublier. » (page 704) 

Daniel Mendelsohn mène certes un travail minutieux de reconstitution historique pour faire revivre ses "chers disparus", pour qu'ils ne soient plus justement que des disparus anonymes, dont on ne sait rien de leur vie et de ce qu'ils étaient, dont on n'a rien retrouvé, mais pour leur redonner "leur pâte humaine", les faire renaître dans toute la singularité de leur personnalité.  
Dans ce travail sur la mémoire non plus collective mais centré sur le destin de son grand-oncle Shmiel Jäger, de sa femme Ester et de leurs quatre filles Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia, il s'est efforcé de réprimer comme il dit « le recours à l'imagination, à cette culture du simulacre » pour mieux traduire sa démarche de perception d'une réalité qui se dilue dans le passé.

Il a vu les survivants de Bolechow, cette ville où il ne reste plus rien de ce passé, des survivants éparpillés aux États-Unis, en Australie, en Suède et au Danemark, à Vienne, à Prague dans le fameux cimetière juif, en Lettonie à Riga où vivait le "dernier juif" du pays, en Lituanie où  « les fosses communes dans la forêt de Polnar... s'étaient refermées sur une centaines de milliers de ces mêmes juifs, couchés désormais sous les pelouses où ils s'étaient assis pour pique-niquer » et en Israël bien sûr, à Tel-Aviv, Haïfa, Kfar Saba ou Beer-Shiva.

Mais la mémoire est chose fragile et les témoignages se contredisent parfois, les non-dits occultent la dure réalité de l'époque comme ces "absents" dont il apprendra qu'ils appartenaient à la "judenrat", la police juive auxiliaire de la Gestapo. Ils est ému par la chaleur qui se dégage de certaines rencontres, comme celle de Ilana Adler dont il dit que « les opinions qu'elle exprimait me semblaient avoir le degré juste de complexité, un bel équilibre entre une rigueur non sentimentale et une humanité attendrie. »  

   En attendant les barbares

Pour Daniel Mendelsohn, l'holocauste illustrée par les terribles faits qui se sont déroulés à Bolchow, représente comme une métaphore des événements retracés dans la Torah, les tribulations d'Abraham, le sacrifice du fils, l'épisode du déluge... Pour mieux marquer ce parallèle, le titre de chaque chapitre reprend cette référence biblique :
1- Bereishit (Genèse 1) ou les commencements 2- Caïn et Abel ou frères et soeurs 3- Noach (Genèse 2) ou annihilation totale 4- Lech Lecha (Genèse 3) ou en avant ! 5- Vayeira (le Lévitique) ou l'arbre dans le jardin


Extraits d'une Interview de Daniel Mendelsohn - Lire/L'Express - 2007
Les Disparus, « en anglais The Lost, "ce qui est perdu". »
 
« Quand j'ai écrit ce passage, je venais de relire, vingt-cinq ans après qu'un prof de mon lycée de Long Island me l'a fait découvrir Le dernier des justes, prix Goncourt 1959. Comme le montre André Schwarz-Bart, on pourrait dessiner en creux l'histoire de la culture européenne à travers celle de l'oppression des Juifs ».

Sefer Torah
« Je vivais à Long Island, New York; la banlieue typique, au degré zéro de la culture. Un lieu où, dans les années 1960-1970, l'expérience culturelle se limitait à fréquenter le centre commercial. La ville où j'ai passé mon enfance n'existait pas un an avant ma naissance. C'était un champ de patates sur lequel, d'un seul coup, ont été plantées trois mille maisons identiques. D'où ce sentiment de superficialité, que je combattais en me rapprochant de mes aïeux juifs, en savourant leur richesse narrative, en plongeant dans une histoire qui remontait à plus d'un an. [...]
A un journaliste israélien qui m'a demandé ce que j'avais ressenti en retrouvant ainsi mes racines juives j'ai répondu que je ne les avais jamais perdues. Je ne suis pas religieux. Mais j'ai toujours baigné dans cette culture ».

« Mon livre est consacré à la narration orale. Je suis frappé par la différence entre le narratif oral et écrit, et par la manière dont l'oral devient écrit. Mon sujet m'a conduit à jouer les historiographes amateurs, à m'interroger sur la façon dont l'histoire que vous lisez est devenue histoire. Et je passe mon temps, dans Les disparus, à rappeler au lecteur qu'il y a des problèmes terribles dans la façon dont une expérience personnelle devient un récit. »

« Ce qui me frappe dans l'Holocauste, ce n'est pas, comme dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, que des gens qui sont déjà des assassins-incestueux-homosexuels refoulés, affublés de tous les clichés de la décadence morale, se mettent à trucider des vieilles mamies juives. Mais que des voisins gentils et honnêtes qui vont à l'église et adorent les enfants décident, un beau jour, de le faire. »

« Je ne suis pas romancier. Mon livre est un travail journalistique et académique. J'ai réprimé le recours à l'imagination, à cette culture du simulacre. »

                       
Portrait de 3 des sœurs             Portrait de Ruchele (Rachel) Jaeger

Notes et références
[1] En 2008, le premier volet d'un triptyque, dont Les Disparus représentent le deuxième, est publié en France sous le titre L’Étreinte fugitive.
[2] Bolechów en polonais, aujourd'hui Bolekhiv en ukrainien
[3] Sur les quelque 6.000 juifs recensés à Bolchow, il n'y aura que 54 survivants en 1944

Critiques et commentaires
* « livre éblouissant. Voilà. L’essentiel est dit. Les Disparus, de Daniel Mendelsohn, est un chef-d’œuvre qui bouscule toutes les règles établies, tous les codes, mais aussi tous les sens ». François Busnel, L’Express
* « Le plus beau des travaux de mémoire »Les Inrockuptibles 

*
« Un formidable document littéraire…» Marc Fumaroli, de l’Académie Française, Le Point
* « C’est un récit plus littéraire que bien des romans contemporains; une enquête plus rigoureuse que bien des reportages; une évocation de la Shoah plus éloquente que bien des études historiques…Peu à peu, son histoire accède à l’universalité…»  Le Figaro magazine

* « Dans sa manière de vaciller, de douter, de désirer, d’attendre de d’espérer un mot de plus, Mendelsohn magnifie le génie juif du questionnement. » Magazine Elle






 Vue de Bolchow



Voir aussi
* Comment raconter la Shoah ?, à propos du livre de Daniel Mendelshon 

<< Christian Broussas – Mendelsohn - Carnon -09/2014 - maj 01/2015© • cjb • © >>

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