dimanche 21 décembre 2014

Les "Nouveaux philosophes"

     <<<<<<<<  Bernard-Henri Lévy, André Glucksman... >>>>>>> 

   Sylvie Bouscasse/Denis Bourgeois

Vers 1975, quand le mouvement de la gauche prolétarienne se divise sur le totalitarisme qui mine le communisme, certains de ses membres suivent Alain Badiou dans sa volonté de relecture du marxisme, d’autres se lancent dans une critique virulente de ce totalitarisme qui se voudrait « à visage humain » comme disait Bernard-Henri Lévy.  La génération précédente de la French Theory [1] resta très divisée, se retrouvant seulement en partie avec Michel Foucault et Roland Barthes, dans ce mouvement porté par les médias.

                
       Michel Foucault                 Roland Barthes                         


Réaction deleuzienne face à  cette « démarxisation médiatique,» qui les accuse de prospérer sur les cadavres du goulag, d'être une «force de réaction fâcheuse» à travers la sujétion de l'intellectuel au journaliste. Une soumission sans équivalent «de la pensée aux médias».

       Gilles Deleuze

Les Nouveaux philosophes, appellation BHL certifiée,  naissent en effet de l’effet combiné de se retrouver à la une des « Nouvelles littéraires » en 1976 et sur le plateau de l’émission « Apostrophes » qui révéla en particulier à des millions de téléspectateurs la diction hachée de l’ombrageux Bernard-Henri Lévy.

Pour lui, comme pour d'autres « ex-nouveaux philosophes, » le combat est comme il l'écrit dans son essai American Vertigo, une « nouvelle étape d'une ancienne révolution commencée avec Lénine, continuée avec Hitler et Mussolini, et qui trouve avec les escadrons de la mort "benladénistes" le dernier de ses avatars».

BHL_Philippe_Cohen.jpg                  
       B-H Lévy                                     Alain Finkielkraut

André Glucksmann, l'autre grande figure des Nouveaux philosophes qui a publié en 2006 sa biographie intitulée « Une rage d'enfant », avait démarré en fanfare : soutenu par Jacques Lacan et Louis Althusser, il publie un essai à succès, "La cuisinière et le mangeur d'homme". Il restera « l'homme qui a débarrassé Paris de ses amours totalitaires ».
C'est la lecture de L'archipel du Goulag de Soljénitsyne qui a décillé cet infatigable défenseur de la cause tchétchène et l'a définitivement éloigné du « grand soleil révolutionnaire, platonicien et théologique ». 

Pierre Bourdieu en particulier, sera particulièrement critique vis-à-vis d'André Glucksmann dans Actes de la recherche en sciences sociales, la revue qu'il dirige, ou le sociologue Claude Grignon dénonce un discours « sans queue ni tête » et les « faux paradoxes » d'un « révolutionnaire conservateur »... [2] Benny Lévy, ex Gauche prolétarienne et secrétaire de Jean-Paul Sartre, reconnaît que toutes les actions menées « avec Glucksmann et les autres n'allaient pas tarder à tourner à un assaut contestataire contre la gauche elle-même. »

En 2006, il a soutenu Alain Finkielkraut traité comme lui de « néoréac » dans un article du Nouvel Observateur, lui qui nie la coupure droite-gauche et pense que la France est le dernier refuge d'un « archéo-marxisme » persistant. Pourtant, il a reconnu avoir perçu « la dimension agressivement marketing de l'opération ». Reste que par rapport aux Nouveaux philosophes, il se sentait «plutôt du côté de la bienveillance de Foucault que du radicalisme deleuzien... Foucault, au moins, commençait à prendre en compte l'horreur totalitaire ».
                   Glucksmann en 2010

Curieux ce vocable de Nouveaux philosophes, "nouveaux" par rapport à quoi ou à qui, et surtout jusqu’à quand, peut-on se demander, quant au "philosophe", il n’apparaît guère dans cette équipe qui fustige le totalitarisme à longueur d’ondes et remplit le vide idéologique de l’après 68. Ils ne sont pourtant pas les premiers à dénoncer les totalitarismes et leurs prédécesseurs comme Cornelius Castoriadis ou Claude Lefort se gaussent de BHL, balançant à la lecture de « La Barbarie à visage humain » « entre le fou rire et l'indignation devant le grotesque de la rhétorique et l'indigence du propos ». [3]

En bientôt 40 ans, le cercle s’est rétrécis, Christian Jambet par exemple a pris ses distances, refusant d’être plus longtemps un « intellectuel médiatique ». D’autres ont rejoint des horizons bien différents, Luc Ferry flirtant avec la politique, [4] Alain de Benoist devenu l'apôtre de la Nouvelle droite. Le plus difficile pour eux est sans doute le retour en force des philosophes de la French Theory, fort en vogue aux États-Unis, les maîtres « déconstructeurs » Jacques Derrida [5] ou Gilles Deleuze [6] que les Nouveaux philosophes avaient pourtant fort décriés en particulier pour sa théorie du désir. [7]

                              
  Jean-Paul Dollé                 Christian
Jambet             Guy Lardreau

Découpés en ombres chinoises derrière les deux grands pontes du mouvement, les autres Nouveaux philosophes sont pour l'essentiel rentrés dan le rang. Christian Jambet et Guy Lardreau, les auteurs de L'Ange, ouvrage clé paru en 1976, qui se présentait comme une « Ontologie de la révolution », au sous-titre percutant « Pour une cynégétique du semblant », ont disparu de la scène médiatique, le premier donne maintenant dans l'orientalisme, le second dira d'ailleurs sans ambages : « Nous pensons tout le mal possible de la nouvelle philosophie et nous ne voyons pas pourquoi nous ne le dirions pas... » Quant à Jean-Paul Dollé, autre co-fondateur de la Gauche prolétarienne et comme les précédents ancien élève d'Althusser, il dit clairement qu'en 1977, il existait bien une génération de nouveaux philosophes, mais pas de « nouvelle philosophie ». Dollé s'est très vite retiré des effluves médiatiques émanant des Nouveaux philosophes, se consacrant à sa passion l'architecture et créant avec l'architecte Roland Castro l'association Banlieue 89.  

La nouvelle génération de philosophes, quitte à rejeter toute forme de totalitarisme, aurait plutôt tendance à se tourner vers les pionniers de cette remise en cause comme Claude Lefort qui avec Cornelius Castoriadis créa le groupe Socialisme ou Barbarie. Sa force fut de lutter sans réserve contre le totalitarisme, soutenant par exemple l'insurrection de Budapest en 1956, tout en rejetant les chimères alternatives du maoïsme et les belles promesses du capitalisme libéral.
Cette génération semble aussi beaucoup mieux se reconnaître dans les idées du philosophe Jacques Rancière [8] et sa critique de l'élite intellectuelle qui rejoint l'analyse sociologique de Pierre Bourdieu. [9]

             
Jacques Rancière                  Claude Lefort
                     Cornélius Castoriadis

Notes et références
[1] Sur la French Theory, voir François Cusset, French Theory, Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte, Paris, 2003.
[2] Claude Grignon, « Tristes topiques », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 2, 1976, p. 33-34 
[3] « La Condition historique », par Marcel Gauchet, «Folio Essais», p. 205-206
[4] Sur la critique des écrits de Luc Ferry, voir les philosophes  Jacques Bouveresse ou Dominique Lecourt.
[5] Selon Derrida, à l'origine de cette "méthode",  les différentes significations d'un texte peuvent être découvertes en décomposant la structure du langage dans lequel il est rédigé.
[6] Voir par exemple « Fresh Théorie », collectif de jeunes philosophes aux Editions Léo Scheer

[7] Deleuze pose comme postulat que le désir est production. Cela a une double conséquence : on ne saurait le concevoir comme manque et il est investissement immédiat de la réalité sociale.
[8] Voir en particulier de Jacques Rancière,"La haine de la démocratie" et "Le philosophe et ses pauvres"
[9] Su la relation Bourdieu-Rancière, voir le livre de Charlotte Nordmann, "Bourdieu/Rancière : la politique entre sociologie et philosophie", Éditions Amsterdam, 2006, réédition Amsterdam Poches, 2008

Bibliographie
* André Glucksmann, La Cuisinière et le Mangeur d'Hommes - Réflexions sur l'État, le marxisme et les camps de concentration, Seuil, 1975, Les Maîtres penseurs, Grasset, 1977
*  Bernard-Henri Lévy, La barbarie à visage humain, Grasset, 1977, Le testament de Dieu, Grasset, 1979
* Christian Jambet, Guy Lardreau, L'ange, Grasset, 1979
* Michel Foucault, Dits et écrits II, "Non au sexe roi" et "La grande colère des faits", réédition Gallimard, 2001
* Roland Barthes, Lettre à Bernard-Henri Lévy, Les Nouvelles littéraires, 1977, réédition Œuvres complètes V, Le Seuil, 2002 
* Philippe Sollers, La barbarie sans foi ni loi, Le Nouvel Observateur, 1979

Principaux critiques
* François Aubral et Xavier Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, Gallimard, 1977
* Jean-François Lyotard, Instructions païennes, Éditions Galilée, 1977, (la cie Clavel), La condition postmoderne, éditions de Minuit, 1979
* Gilles Deleuze, "Les nouveaux philosophes", revue Minuit, 1977
* Guy Lardreau, "Une dernière fois, contre la Nouvelle philosophie", revue La Nef, 1978
* Michel Guérin, Le génie du philosophe, réponse à quelques anti- et nanti-philosophes, dits « nouveaux », Le Seuil, coll. « L'ordre philosophique » "Réponse à quelques anti- et nanti-philosophes, dits « nouveaux », Le Seuil, coll. "L'ordre philosophique", 1979
* Pierre Bourdieu, « Le hit-parade des intellectuels français, ou Qui sera juge de la légitimité des juges ? », Homo academicus, Minuit, 1984

*Dominique Lecourt, Les piètres penseurs, Flammarion, 1999 -- François Cusset, French Theory, La Découverte, 2003 -- Didier Eribon, D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, éditions Leo Scheer, 2007 -- Daniel Bensaïd, Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy, Lignes, 2008 -- Michaël Christofferson, Quand Foucault appuyait les "nouveaux philosophes", Le Monde diplomatique, 2009
* BHL et Badiou

      <<<<< Christian Broussas - Feyzin, 28/12/2014 - © • cjb • © >>>>>

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