vendredi 16 janvier 2015

Armand Gatti et le théâtre

          <<<<<<<<<<<<  De Monaco à Montreuil  >>>>>>>>>>>>
Naître à Monaco et être le fils d'un éboueur et d'une femme de ménage [1], n'est-ce pas l'essence même d'une suprême contradiction qui peut mener... à l'écriture. Tout ne va pas cependant aller de soi pour Dante Sauveur Gatti dit Armand Gatti, qui ne naît pas vraiment sur le Rocher avec une cuiller en argent dans la bouche.

            
                                                                       Armand Gatti en Irlande

L'homme : Il est curieux de tout et ne tient pas en place, tour à tour  révolté, résistant, évadé, journaliste et voyageur, parcourant le monde pour s'en emplir le cœur et faire des rencontres. Comme l'écrivait Alexandre Vialatte en 1959 : « Armand Gatti est shakespearien, et claudélien ; il crée, il invente, il fermente. Il grouille et il fourmille ; si on pose le pied dessus, il sort du lui-même de partout ; ça va, ça vient, ça s’entrecroise. Il a un talent survolté... »
Sa profession : artiste, c'est-à-dire tout à la fois poète, auteur, dramaturge, metteur en scène, scénariste, réalisateur... Il tient de son père son côté anarchiste, ce père italien et anarchiste actif dont il fera le héros de sa pièce La Vie imaginaire de l'éboueur Auguste G.

Le jeune révolté exclu du petit séminaire puis du lycée de Monaco, passe sa jeunesse dans des bidonvilles entre Beausoleil et Monaco et pour survire, exerce ensuite maints petits boulots, allant de déménageur à... sous-diacre à l’église Saint-Joseph de Monaco.

1942 : on est en pleine guerre. Après la mort de son père -suite à un tabassage pendant une grève d’éboueurs- le jeune homme rejoint la Résistance en Corrèze, épreuve initiatique pleine d'influences pour celui qui découvre l'amitié et la peur dans ce groupe où, malgré les temps incertains, il se sent bien.

1943 Il est arrêté à Tarnac [2] en Haute-Corrèze, transféré à Tulle, à Bordeaux puis à Hambourg, au camp de travail de l’entreprise Lindemann, il s’en évade et rejoint de nouveau la Corrèze pour servir dans les maquis du grand résistant Georges Guingouin dont il écrira en 2005 un hommage intitulé Les Cinq noms de Georges Guingouin. Il finira la guerre comme parachutiste à Londres dans le Special Air Service (SAS), participant à la bataille de Hollande.
Ces épisodes resteront longtemps présents pour lui puisqu'en 1953 il va assister au procès d'Oradour-sur-Glane, puis publier un article La justice militaire sur l'acquittement d'un collabo, et s'insurger contre le déroulement du procès de Pauline Dubuisson. [3]

L'après-guerre est pour lui celle de "l'ouvrier de la nuit" comme disait Bernard Clavel, journaliste le jour, poète la nuit, commençant l'écriture de Bas-relief pour un décapité. Devenu reporter au Parisien libéré, il signe nombre d'articles avec son ami Pierre Joffroy sur la justice, la pauvreté, l'exploitation des ouvriers en Martinique, se lie d'amitié avec Pierre Boulez et Bernard Saby [4] tout en continuant d'écrire pièces et poèmes. [5]

Prix Albert-Londres 1954
A partir de 1954, devenu grand reporter, il voyage beaucoup, sillonne Amérique latine, Costa Rica, Salvador, Nicaragua... rencontrant des hommes comme Ernesto Guevara ou le futur prix Nobel Miguel Angel Asturias. Puis il partit découvrir l'Asie, passant par la Russie, la Sibérie et la Mongolie, pour déboucher  en Chine où il rencontre le grand  acteur Mei Lan Fang.
Il rentre par le Transsibérien et repart bientôt avec Joseph Kessel pour Helsinki.
De son périple chinois, il ramènera un livre intitulé simplement  Chine qui paraît en 1956 aux éditions du Seuil, dans la collection "Petite Planète" l'une de ses pièces majeures Le poisson noir [6] inspirée de la vie de Ts'in, le premier et terrible empereur chinois et de sa tentative d'assassinat ainsi qu'un reportage pour Libération, intitulé « La Chine contre la montre ».

Entre 1960 et 1962, il réalise ses deux premiers films qui vont connaître un grand succès international. D'abord L'Enclos, écrit avec Pierre Joffroy, primé à Cannes et à Moscou, puis El Otro Cristobal tourné à Cuba avec des comédiens rencontrés lors du spectacle La Vie imaginaire de l'éboueur Auguste G.

La guerre affleure en force à sa mémoire quand il écrit d'abord La deuxième existence du camp de Tatenberg, l'histoire de la rencontre de deux paumés de la guerre à Grein près de Vienne, Moïssevitch un  juif balte  hanté par la guerre et Hildegarde Frolick dont le mari a été fusillé sur le front de l'Est et qui traînent leur vécu comme un boulet. Puis ce sera le scénario et les dialogues de L’Affiche rouge, film non réalisé dont il écrira plusieurs versions [7] et aussi à un projet avorté sur la mort de Staline dont il ne reste que quelques traces.

Armand Gatti connaît alors des problèmes avec la censure -et même plus puisqu'il sera blessé aux mains en mai 68-, ses pièces ayant ce don particulier de toujours énerver quelqu'un, que ce soit Les treize soleils de la rue saint-Blaise, une pièce sur les transformations urbaines d'un quartier, La passion du général Franco qui indispose les fascistes espagnols, ou V comme Vietnam qui file des boutons à l'armée américaine.

Rosa Collective
Fatigué de toutes ces péripéties, il écrit L'interdiction [8] et Le Petit Manuel de Guérilla Urbaine [9] puis part s'installer à Berlin (alors Berlin-Ouest) où il part à la recherche de Rosa Luxembourg, confronté à cette dualité irréductible entre un personnage historique, "Rosa-telle-qu’elle-a-été " et "Rosa-telle-qu’elle devient" dans l'image qu'on veut donner d'elle. Pièce qu'il va décliner en Rosa Spartakus prend le pouvoir, dont il donne lecture à au festival d'Avignon en 1971 dans la Chapelle des pénitents blancs puis en Rosa, Rosa, Rosa : Rosa Collective en 1974, nouvelle version de la pièce initiale.
Il tourne ensuite un film écrit en Irlande sur la grève de la faim de Bobby Sands et de ses camarades sous le titre Nous étions tous des noms d'arbres, primé à Cannes et à Londres.

1982-85 : L'expérience de Toulouse
C'est le ministère de la culture qui propose à Armand Gatti de s'installer à Toulouse pour créer une atelier de création populaire : L'archéoptérix.
Il commence l’écriture d’une nouvelle pièce de théâtre : Opéra avec titre long. Il programme plusieurs cycles d'exposition, d'abord un « Cycle des poètes assassinés » avec de nombreux invités à des conférences et des débats : Serge July, la Fédération anarchiste, Michel Vovelle, Philippe Ariès, Michel Serres..., puis une année est consacré à l’URSS sous le titre : « 1905- Russie/1917/URSS-1935 » avec des créations dont La Révolte des objets de Maïakovski où il joue le rôle du poète, et le thème de la Résistance allemande.

 Après avoir célébré le bicentenaire de la Révolution française avec Les Combats du jour et de la nuit à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis avec douze détenus, il continue dans cette voie faisant jouer par un groupe de jeunes en stage de réinsertion Le Cinécadre de l’esplanade Loreto reconstitué à Marseille, ou à Avignon avec des jeunes de la "périphérie" Ces empereurs aux ombrelles trouées

Dès lors, même s'il reste basé à Marseille, il va monter des spectacles "in situ" comme la création à Strasbourg de Kepler, le langage nécessaire avec quatre-vingts stagiaires, en 1998-99 Premier voyage en langue maya, une expérience avec vingt-cinq jeunes de la Seine-Saint-Denis à La Maison de l’Arbre ou en 2003 Le Couteau-toast d’Évariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques… qu'il joue à Besançon avec des stagiaires de quinze nationalités.

A cette époque, il s'oriente vers la recherche d'une possible synthèse des langages scientifique, philosophique, politique et métaphysique à travers le « Yi King » chinois et surtout  l'apport des sciences exactes dans des pièces où il met en scène Werner Heisenberg et la mécanique quantique (Les Incertitudes de Werner Heisenberg...) en 1999, le mathématicien Évariste Galois (
Le Couteau-toast d’Évariste Galois...) en 2003 [10], ou Pythagore (Les Oscillations de Pythagore...) en 2006, autant d'apports à cette quête poétique.

               
Gatti dans le maquis des mots        Sibérie                     La parole errante

Le théâtre, creuset de l'essentiel

Un jour au Guatemala, à l'époque de ses pérégrinations, Felipe, un jeune indien guatémaltèque qui sera tué peu de temps après, lui dit : « Vous, les gringos, les yankees, vos mots ils racontent, mais ils ne disent jamais rien. Vos paroles, vous les jetez mais vous ne les faites jamais exister ». Remarque terrible qui le marquera sans doute à jamais. Il se jette dans l'écriture comme un défi, lutte essentielle pour définir un contenu, donner du sens, s'impliquer totalement dans chaque aventure collective. [11] Il veut passer du "spectateur-consommateur" au spectacle total où le travail est un tout collectif de la première démarche jusqu'à la réalisation finale, le travail en lui-même vers une « confrontation de l’individu et du texte ».

Armand Gatti vit chaque création théâtrale comme une nouvelle aventure, avec une troupe qu'il appelle les loulous, mobilisant les énergies pour dégager un but commun, maniant le langage comme un outil qui lui permet de mener son combat avec les opprimés, pour un projet qui dépasse la condition humain.
Il intervient aussi dans des établissements scolaires, des , "zones sensibles" comme celle du collège Henri-Barbusse de Vaulx-en-Velin dans la banlieue lyonnaise, où il passe six mois en 2006, où les jeunes tirent grand profit de cette expérience. [12]

A partir de 1995, Armand Gatti entreprendre l'écriture de pièces à sujets scientifiques (voir plus haut), s'intéressant en particulier à la physique quantique, réunies dans un cycle qu'il a intitulé "La traversée des langages". La Parole errante est à l'origine le nom du Centre international de création, fondé en 1986 à Montreuil, qu'Armand Gatti dirige avec sa femme Hélène Châtelain. C'est aussi un long travail d'écriture qui lui prendra 20 ans et comprend quelque 1760 pages, qu'entreprend Gatti, tout à la fois autobiographie et somme des mouvements qui ont marqués le XXe siècle.

Armand Gatti par Frédéric Mitterrand - La récréation, pages 385-86, Robert Laffont
« (Au ministère) on lit distraitement les articles qui rendent compte de ses expériences théâtrales avec des jeunes partis en vrille, des détenus, des immigrés qui n'ont jamais eu droit à la parole, et tant pis si les critiques sont toujours élogieuses, on ne va pas voir ses spectacles; on lui accorde juste assez pour se donner bonne conscience. Je veux aller le voir... 
Une petite rue au fin fond de Montreuil. Des entrepôts en ruine et des restes d'usine. Je m'attends à tout, un accueil maussade... voire pas d'accueil du tout. C'est tout le contraire, une gentillesse et une empathie merveilleuses. Dans son pavillon bourré de souvenirs d'une vie follement aventureuse dédiée à tous les combats contre l'injustice, il m'embarque pour une formidable traversée du siècle portée par un verbe magnifique. Autour de lui, des gens qui ont la moitié de son âge le soulagent de sa fatigue, mettent en forme les projets qu'il porte. Rien d'une secte, juste un engagement obstiné et désintéressé. A côté, l'atelier-théâtre avec le toit qui fuit, le chauffage qui marche mal et plusieurs spectacles par an qui font salle comble. »

Notes et références
[1] Peu après son décès, il lui dédiera son poème Ton nom était joie, édité ensuite par La Parole errante. 
[2] Il écrira à ce propos une pièce en 2010, au titre curieux dont il a le secret : Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un destin d'oiseau des altitudes
[3] Elle fut condamnée pour crime passionnel et se suicida par la suite, après avoir été tondue, violée et condamnée à la Libération pour "collaboration horizontale"
[4] Bernard Saby (1925-1975) est un peintre et dessinateur français qui s'orienta vers une abstraction personnelle et suggestive, surtout nourrie par ses recherches sur la musique sérielle.
[5] Son poème Oubli signal lapidé sera crée en 1952 à Cologne, sur une musique de Pierre Boulez
[6] Elle est suivie par une autre pièce intitulée "Un homme seul", récit de la vie du militant Li Tche-liou, réduit à la solitude après avoir vu se briser ses rêves de révolution.
[7] La dernière version connue date de 1966 sous le titre Le Temps des cerises fut reprise dix ans plus tard avec La Première Lettre, série de six films d’une heure réalisée à L’Isle d’Abeau (entre Lyon et Grenoble) pour l’INA diffusée à la télé en 1979.
[8] Au titre exact, parfois "à rallonge" chez Gatti : L'interdiction ou Petite histoire de l'interdiction d'une pièce qui devait être représentée en violet, jaune et rouge dans un théâtre national.
[9] Le Petit Manuel de Guérilla Urbaine un ensemble de quatre mini-pièces :
- Les Hauts Plateaux ou Cinq Leçons à la recherche du Vietnam pour une lycéenne de Mai
- La Machine excavatrice pour entrer dans le plan de défrichement de la colonne d’invasion Che Guevara
- Ne pas perdre de temps sur un titre. Que mettre à la place ? Une rose blanche
- La journée d'une infirmière ou Pourquoi les animaux domestiques
[10] Voir aussi Possibilité de la symétrie virtuelle se cherchant à travers les mathématiques selon les groupes de la dernière nuit d'Evariste Galois
[11] De sa rencontre avec Gatti, Philippe Soupault notera dans son "Journal d'un fantôme": « Quand je parle de la camaraderie, je vois son visage s'éclairer. Ses camarades, comme il en parle avec amour, avec passion. Il compte sur eux, il est sûr d'eux.  »
[12] Compte-rendu de cette expérience : David Rappe, Rendez-vous avec Armand Gatti, 10 rencontres entre Armand Gatti et des collégiens de Vaulx-en-Velin, Paris, La Parole errante, 2008, 83 p.

Bibliographie
* Claude Faber, La poésie de l'étoile, dialogues avec Armand Gatti, postface de Bertrand Cantat, Éditions Descartes et compagnie - 1998
* Marc Kravetz, Biographie de Gatti, éditions JM Place, octobre 2003

Voir aussi mon hommage à Armand Gatti  : Gatti, gâté, gâteau...

   << Christian Broussas – Gatti - Feyzin, 16 janvier 2015 - < © • cjb • © >>

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire