Albert Cohen 1895-1981

Complexe d’Œdipe du jeune Albert ? Il aurait avec véhémence réfuté une telle allégation mais sa sensibilité se révèle ainsi : il idolâtrait sa mère Louise Ferro, le père devenant « le chef aux effrayantes moustaches orgueilleusement recourbées, le monarque aux sourcils foncés. » Ses primes années à Corfou puis à Marseille et à Genève pour poursuivre ses études, où il prend la nationalité suisse, il les vit dans la solitude d’un enfant unique confiné dans l’univers familial.

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                                                           Albert Cohen et sa femme Bella

À dix ans, il est renvoyé à sa judéité par un camelot qui l’insulte. Nouvelle solitude. Mais à Marseille, il se lie d’amitié avec un camarade d’école du lycée Thiers féru lui-aussi de littérature, Marcel Pagnol. Le petit étranger solitaire et maladif va prendre sa revanche vis-à-vis de ses camarades en jouant le séducteur avec Amélie de Costa puis, prenant les eaux à Divonne-les-bains avec Sophie qu’il rejoindra à Genève pour suivre des études de droit.

Là-bas, c’est une hongroise la comtesse de Fornszek qui fera son éducation (comme la consulesse Adrienne fut la première maîtresse de son héros Solal). Puis ce sera la fameuse Diane qui habitait une villa sur les hauts de Genève, qui tiendra une place importante dans son roman Solal comme modèle d’Aude et d’Ariane. Mais finalement, il épousera Élisabeth Caroline Brocher, d’une famille protestante de magistrats : à 24 ans, le voilà avocat, suisse et marié. Écartelé aussi, n’étant ni le petit juif de Cordou qu’il avait été, ni un vrai Brocher.

Il voudrait avec le temps où d’un doigt, il écrivait pour lui-même : « un ami-moi, un mon ami Albert. » Être lui-même, c’est créer et créer c’est écrire. Pour le moment, ce sont des poèmes… et la parution de son recueil Paroles juives.
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Il compte déjà s’engager dans le sionisme, surtout depuis son retour à Genève après avoir exercé son métier d’avocat à Alexandrie, devenu père d’une petite Myriam. Son recueil suivant, écrit en prose, est l’occasion pour Jean Blot de parler « des ambiguïtés de sa personnalité » dues au conflit entre l’enfant-roi choyé et cette impression qui en découle, et la société où il se sent isolé, mal aimé, utilisant tout son entregent pour charmer.


Grand succès : il réussit à faire éditer la Revue juive par Gallimard mis dans le même temps, grand malheur, il perd sa jeune femme malade depuis quelque temps. Et la Revue juive, malgré ses qualités, doit cesser rapidement de paraître, faute de financement.

Très influencé par Marcel Proust, il va commencer sa Geste des juifs en publiant le premier volume intitulé Solal. L’oncle Saltiel, nous dit Jean Blot, c’est sa chère mère Louise, sa « réincarnation en homme », mais dont les actes sont empruntés à l’enfance d’Albert Cohen. L'originalité de Cohen réside dans la puissance de ses images, la vision unitaire reliant visible et invisible, physique et morale, corps et âme. [1] Si Saltiel a des airs de Louise, la comtesse Adrienne de Valdonne dont Solal tombe amoureux ressemble furieusement au premier grand amour de Cohen, Amélie de Costa, de l'opéra de Marseille.


Mais comme avec Cohen pour Diane, Solal lui préférera sa nièce Aude de Maussane. La situation devient tragi-comique. Adienne est jalouse d'Aude, fiancée au frère d'Adrienne Jacques de Nons. Et Solal réussit à devenir le secrétaire du père d'Aude (tel Cohen auprès d'Albert Thomas à Genève au BIT) puis parvient à séduire Aude. Comme écrit Jean Blot, « le rêve est partout, seule la passion permettrait d'en sortir ». Solal perdra, gagnera, connaîtra des hauts et des bas...


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À propos de son roman Solal, un journal allemand parle de scènes « qui donnent corps à des vérités si profondes que la vie réelle ne peut que difficilement en donner l’équivalent… » Mais écrit Jean Blot, seul son ami Marcel Pagnol « a donné la nature et les véritables dimensions d’une épopée... qui a quelque chose de mystique et de solaire. »


Son drame Ézéchiel emprunte à la mystique juive et, sans doute pour cette raison, sera plutôt mal accueilli. Albert Cohen a en fait peu approfondi le phénomène antisémite. De même que dans un article sur Les juifs et les romanciers français, il s’en tiendra à la présentation et l’analyse du roman Silbermann de Jacques de Lacrételle.

Même si Cohen avait voulu faire paraître sa "geste des juifs" après en avoir conçu la totalité à la manière d’un Marcel Proust, il dut y renoncer.  C’est dans son chalet de Saint-Jean d’Aulph en Haute-Savoie qu’il s’attela à l’écriture de Mangeclous au cours de l’année 1937. Albert Cohen dit lui-même que « ce roman est un intermède dont Solal est le plus souvent absent. Je me suis résigné à laisser gambader mes Valeureux en toute liberté pendant trente jours » et trois cent cinquante pages.


Si Solal penchait vers le roman, l’histoire du héros Solal,  Mangeclous sera celui de l’épopée collective des Valeureux. Mangeclous prône « le mensonge même dans les petites choses » car estime-t-il, dans le monde tout est mensonge, et c’est la seule vérité. À propos de ce roman, Marcel Pagnol parle d’une « grande fresque burlesque », la douleur qui s’exprime derrière « la truculence rabelaisienne » qui permet à Cohen de développer sa "geste des juifs", son projet essentiel.  


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Mais ce qui lui tient aussi à cœur, c’est de participer à la création d’une Légion juive, à l’image de la légion tchèque créée en 1914. Pour cela, il ne ménage ni son temps ni son réseaux de relations, rêvant « de passer en revue sur la terre française le premier bataillon de la Légion juive et de saluer son drapeau. » En attendant, il devient conseiller politique de l’Agence juive avec la bénédiction de Weizmann.  Après l’invasion de la France en mai 1940, courageusement au lieu de rejoindre Genève, il choisit l’exil en Angleterre où il n’aura de cesse de réaliser un rapprochement avec la France libre et le général de Gaulle qu’il rencontre peu de temps après son arrivée à Londres.

Juillet 1947 : retour à Genève après 16 ans d'absence, pour occuper un poste de direction dans l'Organisation internationale des réfugiés. Là, dans son appartement de la rue du Léman, il suit la réalisation de son rêve, ce qu'il avait préconisé dès 1933 : la création de l'État d'Israël. Peu à peu, pour se consacrer à son œuvre, il devient spectateur du monde.

Compte tenu de la relation fusionnel d'Albert Cohen avec sa mère (n'était-elle pas une mère juive!), son décès est pour lui l'occasion de refaire l'itinéraire qui le renvoie à sa jeunesse sur l'île de Corfou (la Céphalonie de ses romans) et écrira une belle biographie en forme d'hommage qu'il a simplement intitulée Le livre de ma mère. C'est elle qui lui enseigna l'importance essentielle de la morale et de l'amour, elle qui lui disait : « Mon fils, vois-tu, les hommes sont des animaux... Notre maître Moïse a décidé de changer ces bêtes... en enfants de Dieu par les Saints Commandements. » Comment échapper alors à de telles certitudes, lui qui dit :  « J'ai été mis sur terre pour écouter les interminables histoires de ma mère... et voilà qu'elle s'est tue. »


Dans les années 1970, Albert Cohen connaît des problèmes de dépression, souffrant d'une grave anorexie. Il pense alors à la mort mais à plus de 80 ans, il se lance dans la promotion de son œuvre. C'est ainsi qu'il va publier ses Carnets en 1978 et sacrifier volontiers aux interviews comme par exemple celle réalisée chez lui à Genève au 7 avenue Krieg ou fait la couverture d'un numéro du Magazine littéraire.

Après la parution du Livre de ma mère en 1955, il épouse Bella Berkovitch, le modèle de Belle du Seigneur qu'il mettra encore 13 ans à écrire et peaufiner avant sa parution en 1968. Pour cela, Albert Cohen a dû en séparer une partie qu'il reprendra sous le titre Les Valeureux.

Pour Solal, le réel est trop décevant. Pourtant, il n'a rien négligé pour réussir jusqu'à devenir député et ministre. Mais il mesure bien la dérision de ses actions. Dans son quotidien, il côtoie la bêtise, la veulerie que Cohen traite autant par ironie que par amertume, la famille Deume par exemple qui sue l'ennui et la méchanceté. Il ne reste plus qu'à rejoindre la tribu (celle des Valeureux par exemple)  au risque de perdre son identité dans le groupe mais en y gagnant l'amour, ultime recours.


Les Valeureux
closent la tétralogie de la "geste des juifs" par le destin joyeux de cette bande qui veut nier la réalité. Le romanesque du parcours de Solal s'oppose à une réalité dominée par la pouvoir et l'amour. Mais pour Solal, de part sa judéité, il s'agit de pseudo-valeurs différentes du sentiment qui seul doit fonder le réel et s'oppose à la passion. À la prééminence des actes, Cohen préfère celle du Verbe, du langage, ultime recours des délaissés de l'histoire.
« Rien ne fera taire nos Valeureux, écrit Jean Blot, incorrigibles bavards qui... métamorphosent en mots superbes une exsangue réalité. »

Dans ses deux derniers livres, il en appelle à une parole d'amour de Dieu qui reste sourd à ses appels. Dans Ô vous frères humains, il revient sur son enfance et le fait majeur de l'insulte du camelot à Marseille et, comme il disait, ses
« juives douleurs. » Il en tire cette morale qu'il faut se garder de haïr les pauvres mortels que nous sommes et de ressentir pour autrui une vraie pitié. Carnets paraît en 1978, trois ans avant sa disparition. Au-delà des bons moments de Corfou, c'est d'abord la figure de la mère qui émerge, celle qu'il a recherchée dans chaque femme, et la figure de l'ami, celui de toute une vie depuis qu'il a rencontré le jeune Marcel Pagnol au lycée Thiers à Marseille

Ce qu'il voudrait après cette vie qui le fuit, c'est retrouver l'homme dans toute sa plénitude, se demandant « qu'est-ce qu'une âme sans affect ? Et qu'est-ce que vivre sans corps ? » Il voudrait, ne serait-ce que « la tendresse de pitié » envers son prochain et s'adresse ainsi à ses lecteurs : « Toi qui as lu ces lignes, je te souris... »
 
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La geste des juifs


Albert Cohen « Je ne suis pas un écrivain »


Dès la parution de Solal, Albert Cohen a connu la gloire littéraire, qu’il aura ensuite tendance à rejeter et même à remettre en cause son état d’écrivain. Dans une interview au Magazine littéraire en 1979, il précisait : « Je dois le dire tout de suite : je ne suis pas un écrivain. » Ne publiant pratiquement rien après Solal, son aura diminuera rapidement, n’ayant plus qu’une poignée d’admirateurs inconditionnels dans l’immédiat après-guerre.

Il faudra en 1954 la publication du Livre de ma mère, puis de Belle du Seigneur (Grand prix du Roman de l'Académie française en 1968) pour qu'on se souvienne vraiment de lui. Il sera vraiment reconnu à la fin de sa vie quand, retiré dans sa bonne ville de Genève, étant reçu par Bernard Pivot, entrant enfin dans le dictionnaire ! Cette reconnaissance n'est qu'une consolidation : rien ne pouvait réduire les effets de la cassure.


Dans Belle du Seigneur, son récit s’arrête aux années trente mais peut-être n’e tenait-il pas à célébrer le temps de années noires et du malheur. Déjà dans sa pièce Ézéchiel, il fait dire à son héros : « Non, Seigneur Ézéchiel, ils ne sont pas méchants, les Allemands, ils sont des fils, ils aiment leur Maman, ils chantent des jolies chansons... » Dès 1938 avec la parution de Mangeclous, deuxième volume du cycle de Solal, il recourt à l’ironie et à la dérision dans cette épopée qui a des airs rabelaisiens.


On trouve dans son style la marque de son époque, avec un côté d’écriture cinématographique qui renvoie à une nouvelle de 1922 qui s'intitulait La Mort de Charlot, "donnant la parole" à un film muet. Le burlesque du menteur Mangeclous, le jeu infini des passions replace l’humain au centre du monde. Il reste en tout cas ce thème majeur consubstantiel à Albert Cohen que la civilisation doit primer sur l’animalité de l’homme, ce qu’il a largement illustré par ses écrits et son action de militant sioniste.

Ligne directrice avalisée dramatiquement par l’histoire,  avec l’holocauste et avec l’horreur de la guerre et son cortège de crimes contre l’humanité. 

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        Belle du seigneur au cinéma 


Notes et références

[1] L'écriture consiste d'abord à détourner le langage de sa fonction d'échanges (indicative et sociale) en s'éloignant du réel pour mieux le représenter.

Bibliographie

Paroles juives poèmes, Kundig, 1921, Ézéchiel, théâtre, 1930
Le cycle Solal : Solal roman, 1930, Mangeclous 1938, Belle du Seigneur, Grand prix du roman de l'Académie française, 1968, Les Valeureux roman, Gallimard, 1969.
Le Livre de ma mère récit autobiographique, Gallimard, 1954, Ô vous, frères humains récit autobiographique, Gallimard, 1972, Carnets 1978 récit autobiographique, Gallimard, 1979.


Écrits d'Angleterre textes rédigés par Cohen en Angleterre entre 1940 et 1949 ; préface de Daniel Jacoby, Les Belles Lettres, 2002.
Mort de Charlot textes rédigés en revue par Cohen dans les années 1920 ; préface de Daniel Jacoby, Les Belles Lettres, 2003.
Salut à la Russie textes rédigés par Cohen en 1942 dans la revue française de Londres La France libre ; préface de Daniel Jacoby, Le Préau des collines, 2004.
Le Roi mystère : entretiens avec Françoise Estèbe et Jean Couturier entretiens réalisés en 1976 pour France Culture, Le Préau des collines, 2009.


* Gérard Valbert, "Albert Cohen ou le pouvoir de vie", éditions L’âge d’homme, 1981
* Carole Auray, "Albert Cohen, une quête solaire", Presse universitaire de la Sorbonne, 1996
* Alain Schaffner, Le Goût de l'absolu. L'enjeu sacré de la littérature dans l'œuvre d'Albert Cohen, ed. Champion, 1999 et Alain Schaffner, Philippe Zard, Albert Cohen dans son siècle, Le Manuscrit, 2003
* Bella Cohen, Autour d'Albert Cohen et Albert Cohen, mythe et réalité, Gallimard, 1990-1991


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