samedi 14 novembre 2015

Mathias Énard, Boussole Goncourt 2015

Mathias Énard, "Boussole", éditions Actes sud, 480 pages, prix Goncourt 2015

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D’abord un constat : Mathias Énard est plutôt considéré comme un auteur "difficile" à aborder avec des romans comme "Zone" et "Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants", même s’il a obtenu le Goncourt des Lycéens en 2011.


L’auteur, dont on dit qu’il a des airs de Balzac,arbore les favoris broussailleux, les cheveux en bataille et une large carrure. C'est un polyglotte spécialiste de l’Orient, diplômé de persan et d'arabe, qui a vécu au Caire, au Liban et en Syrie, ce dont on se doute bien quand on lit Boussole. Arabophone, il est depuis son adolescence attiré par l'Orient. Il parle le persan, appris à l'université Chahid-Behechti de Téhéran, s'installe à Berlin puis à Beyrouth avant de s'installer à Barcelone en 2000 où il enseigne l'arabe.

Comme dans un de ses précédents romans intitulé Zone où une page valait un kilomètre du trajet de train entre Milan et Rome, chaque page de Boussole représente 90 secondes de son rêve éveillé.
Tous ses ouvrages sont imprégnés d'Orient. Son premier roman, paru en 2003, La perfection du tir se déroulait sans aucun doute au Liban, bien que le pays ne soit jamais nommé.En 2010, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants évoquait les échanges culturels entre Orient et Occident et Rue des voleurs paru en 2012 racontait le destin d'un jeune réfugié marocain en Europe.

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Rue des voleurs
[1]      Remonter l'Orénoque [2] 

Sur la situation actuelle au Moyen-Orient, il met en garde sur les amalgames faciles qui sont faits trop souvent :

« Nous, Européens, voyons (les atrocités commises en Syrie et ailleurs au Moyen Orient) avec l'horreur de l'altérité; mais cette altérité est tout aussi effrayante pour un Irakien ou un Yéménite (...) Ce que nous identifions dans ces atroces décapitations comme 'autre', 'différent', 'oriental', est tout aussi 'autre', 'différent', 'oriental' pour un Arabe, un Turc ou un Iranien » explique-t-il.
Monologue intérieur

En résumé, Boussole est bâti à partir d’un fil directeur, le héros Franz Ritter est un musicologue franco-autrichien, un homme malade et condamné qui, par une nuit d’insomnie, s’engage dans un monologue peuplé de souvenirs, la belle Sarah, qu’il aime sans être payé de retour, leurs voyages dans des villes mystérieuses d’orient dont il nous dévoile tous les facettes, d’Istanbul à la malheureuse Palmyre prise dans les filets des islamistes, de Damas à Alep en passant par Téhéran.


mathias enard goncourt   Mathias Énard présentant "Zone"

Il nous emmène dans sa nuit d’insomnie, hantée par les figures de Heine, Balzac, la musique de Bizet ou Wagner, murmurant dans le silence nocturne, allongé dans sa chambre à Vienne, ancienne "Porte de l'Orient" : « Essayons de respirer profondément, de laisser glisser les pensées dans un immense blanc, paupières closes, mains sur le ventre, singeons la mort avant qu'elle ne vienne ».

Mathias Énard nous convie à un voyage initiatique sur les relations entre Franz et Sarah qui est aussi l’occasion d’un autre parcours dans l’histoire de ces différentes villes et les hommes qui ont traversé leur destinée. Même si la profusion de détails dérive vers le cicérone, il s’en dégage un souffle épique, somme de tout ce qui a constitué la vie de ces cités qui nous ont fait rêver parce qu’elles gardent sans doute un goût de Mille et une nuits. 


Mathias Énard présentant son ouvrage L'alcool et la nostalgie à Bordeaux en avril 2011. A cette occasion, il expliquait : « Je me sens incapable de faire des carnets de voyage. Je me sens plus à l'aise dans d'autres territoires. Je peux écrire en voyage, oui, mais sur tout autre chose. Je fais plus confiance à mes souvenirs qu'à ce que je vois sur le moment...»

 
Un Moyen-Orient mythique
Il nous parle d’un Moyen-Orient d’un autre temps, où Franz Ritter s’adonne à l’opium, passe une nuit chaste dans le désert à côté de Sarah ou écoute un musicien iranien jouer du târ, évoque une Syrie disparue, faite autant de nostalgies que de regrets. Ces sentiments sont ceux des réminiscences d’un Moyen-Orient raffiné, fantasmé, qui n’est plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir d’une époque disparue.

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Mathias Énard et le Proche-Orient 

Une histoire européenne

« Des victimes européennes, des bourreaux à l'accent londonien. Un islam radical nouveau et violent, né en Europe et aux États-Unis, des bombes occidentales, et les seules victimes qui comptent sont en fin de compte des Européens. Pauvres Syriens. Leur destin intéresse bien peu nos médias, en réalité. Le terrifiant nationalisme des cadavres. » 


Le premier « djihad mondial » inventé par les Allemands

« Napoléon y avait pensé quand il a envahi l’Égypte, l’Allemagne l’a fait en 1914. Le sultan ottoman était son allié. Comme il était calife, elle lui a demandé d’appeler tous les musulmans des troupes coloniales à se retourner contre les Français, les Britanniques et les Russes.

La fatwa était donc assez spéciale puisqu’elle visait tous les infidèles... à l’exception des Allemands, des Autrichiens et des représentants des pays neutres. Mais, le plus surprenant, c’est qu’un journal appelé « le Djihad » a été imprimé sous la direction d’un grand orientaliste allemand, près de Berlin, en quatre ou cinq langues. »


Notes et références
[1] Rue des voleurs : 2013, Prix littéraire de la porte dorée
[2] Remonter l’Orénoque : 2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert avec Juliette Binoche et Edgar Ramírez

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