Le prix Nobel hongrois Imre Kertész

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« Le fait est que même en captivité, notre imagination reste libre. » Être sans destin

Titre succinct le 31 mars 2016 : « Le prix Nobel hongrois Imre Kertész, l'un des derniers survivants d’Auschwitz, est décédé » ou comme Télérama « Mort d’Imre Kertész, l’homme qui est né deux fois. »

 Encore un écorché vif que la vie n’a pas ménagé. Être un jeune juif dans le Budapest des années quarante ne présage rien de bon et  effectivement, il connaîtra l’univers des camps, d’abord Auschwitz en 1944 à l’âge de 15 ans puis Buchenwald. C’est bien sûr cette douloureuse expérience qui nourrit son œuvre.  

En 1953, il va découvrir L’Étranger d’Albert Camus qui est pour lui une révélation et il fait du thème camusien de l’absurde le modèle fondateur de sa pensée.

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Kertész en déporté (1944) et en Allemagne


« Quand j'ai commencé à écrire le Kaddish, [1] j'étais hanté par la métaphore de "la tombe au-dessus des nuages"», confiait Imre Kertész, Rescapé de la Shoah, dans une interview en 2013. Son témoignage et l’écriture de cette expérience se sont toujours voulu témoignage personnel en refusant fermement de tomber dans une "industrialisation mémorielle de la Shoah". 

Dans son ouvrage Être sans destin, il utilise un style de récit distancié fait d’un mélange de lucidité et d'ironie qui constituera sa marque de fabrique.
Ses relations avec le régime communiste hongrois fut assez chaotique, [2] ses ouvrages furent censurés et il poursuivra résolument son chemin en se demandant comment continuer à écrire après la Shoah, après l’effondrement des utopies, comment repenser le rôle de la littérature dans le monde qui a succédé à la Seconde guerre mondiale.

Son récit autobiographique Être sans destin, sur la vie d'un jeune déporté hongrois, est le premier tome d'une trilogie sur la survie en camp de concentration où il présente le point de vue de la victime et sa place dans l'entreprise de déshumanisation menée par les nazis.

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Pour lui, l'écriture doit reposer sur trois éléments essentiels : l'expérience, le souvenir et la distanciation. Pour l’expérience, il n’en manquait pas et n’avait qu’à puiser dans sa biographie, les souvenirs étant soumis aux aléas de la mémoire et la distanciation qui demande pour s’exprimer dans l’écriture d’avoir un recul suffisant.

L’expérience c'est d'abord pour lui celle de l’Holocauste, du massacre de sa famille et de sa propre déportation (Auschwitz-Birkenau puis Buchenwald-Zeits), c'est le souvenir qui marquera toujours le corps et l’âme, la distanciation  pour dépasser le traumatisme de la réalité.


En 2002, L’Académie suédoise lui attribue le prix Nobel de littérature « pour une œuvre qui dresse l'expérience fragile de l'individu contre l'arbitraire barbare de l'histoire. » En 2011, il publie son  autoportrait d'un homme à la fin de sa vie, intitulé Sauvegarde , qui affronte la maladie de Parkinson ainsi que le cancer de sa femme, où il revient sur sa fuite vers l'Allemagne et l'antisémitisme dont il a encore souffert après son retour des camps.

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A propos de son personnage de Être sans destin, Kertész le présentait ainsi dans son discours lors de la réception de son prix Nobel de littérature [3] en 2002 : « Mon héros ne vit pas son propre temps, puisqu’il est dépossédé de son temps, de sa langue, de sa personnalité. Il n’a pas de mémoire, il est dans l’instant ».

Cette mort, qu’Imre Kertész avait vue de si près, il l'avait en quelque sorte apprivoisée. Pour qu'elle n'arrive pas « comme un accident ou comme un malfrat qui vous assommerait au coin de la rue », il voulait très profondément « atteindre la sagesse d’une vie qui enseigne le savoir de l’aboutissement »

L'écrivain hongrois Imre Kertész, lauréat du Prix Nobel de littérature en 2002, avec son épouse Marta lors d'une cérémonie au Musée juif de Berlin, en novembre 2008.
Kertész & sa femme Marta à Berlin en 2008


Interview du Monde (02/2012) : « La Hongrie est une fatalité »

« Cela fait dix ans que je vis à Berlin, loin des affaires politiques hongroises. Néanmoins, si vous voulez comprendre, il faut vous référer au peintre Marcel Duchamp. Il disait : "Il n'y a pas de solution parce qu'il n'y a pas de problème." Ce bon mot s'applique parfaitement à la Hongrie. Rien de nouveau dans ce pays. Le chef qui fascine : on est aujourd'hui dans la même situation qu'à l'époque de Janos Kadar (1956-1988). Je ne suis pas historien, mais la Hongrie est un pays où il n'y a jamais eu de démocratie... processus bloqué par la montée de l'Empire ottoman au XVIe siècle. »

Lui qui a été déporté à Auschwitz adolescent pense que « Auschwitz, la Shoah, cette page de l'Histoire n'a pas été travaillée en Hongrie. Nul examen de conscience. Ce pays ne s'est jamais demandé pourquoi il était systématiquement du mauvais côté de l'histoire. » Il dit souffrir de ce climat.

Il est pessimiste sur le rôle qu'il pourrait jouer, sur le poids de sa plume : « T
out est jeu de dupes dans la situation publique actuelle. Dans le champ sémantique aussi. Aucun mot, aucune formulation, n'a de signification réelle. La raison n'a pas droit de cité. Seuls règnent les émotions, le romantisme, le sentimentalisme. »

Ses projets, malgré l'âge et la maladie : « Sur son lit de mort, Bartok disait : "Je pars avec des valises pleines." Dans mes valises à moi, il y a mon Journal, que je poursuis même si, avec ma maladie, il m'est devenu difficile de taper à la machine. Et puis un nouveau roman, "L'Ultime Auberge"... Si je réussis à le terminer, ce sera, après Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas et Liquidation (Actes Sud, 1995 et 2004), le point d'orgue d'une trilogie. Ils s'inscrivent dans un temps cyclique et formeront un cercle. »

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Notes et références
[1] Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, paru en 1995 aux éditions Actes Sud
[2] Journaliste en 1948,il est licencié trois ans plus tard quand son journal devient l'organe officiel du Parti communiste. Il est alors embauché dans une usine puis au service de presse du Ministère de l’industrie où il est de nouveau licencié en 1953.
[3] Voir un extrait de son discours à l'Académie suédoise

< Christian Broussas – Imre Kertész - 3 avril 2016 -© • cjb • © >