Référence : Jack London, Martin Eden, éditions 10/18, traduit par Claude Cendrée, préface de Francis Lacassin, 479 pages, réédition  2012

« Autobiographie romancée » dit-on de son "roman". Même s’il s’en est défendu, les convergences sont nombreuses entre Jack London et son héros : le voyageur, le bagarreur, le goût de la littérature, la gloire, le spleen et la dégringolade.
La vie de Jack London va prendre des couleurs entre 1907-1908 quand il voyage, traverse le Pacifique entre Honolulu et Papeete tout en écrivant le roman d’un jeune ouvrier fauché et incompris. Publié en septembre 1909, il obtient d’emblée le succès.

Pendant sa traversée, il écrivait à un ami : « Nous appareillons dans quelques jours pour Samoa, les Fidji, la Nouvelle-Calédonie et les îles Salomon. Je viens de terminer un roman de cent quarante mille mots, Martin Eden, c’est une attaque contre la bourgeoisie et les idées bourgeoises. » Il précisait à l’écrivain Upton Sinclair : « un de mes motifs était l’attaque de l’individualisme (en la personne du héros), je dois avoir raté mon coup car pas le moindre critique ne s’en est aperçu. » 

Écrivain incompris ? Il ne serait pas le premier et effectivement, beaucoup n’y ont vu qu’un roman fortement marqué par son parcours personnel. Et les emprunts sont nombreux. 1894 : année de vagabondage qu’il a racontée dans Les vagabonds du rail. Il en tire la conclusion de reprendre ses études mais l’expérience est décevante et finit concierge au collège d’Oakland. Deux ans plus tard, il décide d’abandonner les études, d’adhérer au Parti Socialiste  et "d’entrer en littérature".
Le roman débute par l’aide qu’il apporte à un élégant jeune homme Arthur Morse, attaqué par des voyous. Il le remercie en l’emmenant dans sa belle demeure et le présentant à sa sœur Ruth (dans la vie réelle, Edward et Mabel Applegarth).

Beaucoup d’événements sont repris tels quels : son attirance pour Mabel, sa honte de sa situation matérielle, ses manuscrits renvoyés… Il a simplement omis la période 1897-98 où il a participé à la ruée vers l’or dans le Klondike. D’autres épisodes ont été transposés comme son travail à la blanchisserie d’Oakland, son intervention musclée auprès d’un éditeur, sa réussite au concours des postes (et non à celui des chemins de fer).

Sa relation avec Mabel fut compliquée, elle l’aimait mais ne parvenait pas à comprendre ni l’homme ni sa conception de la vie. De son côté, il pensait (ce qu’il fait dire à Ruth) qu’elle était comme ces femmes « qui sont persuadées que leurs croyances, leurs sentiments et leurs opinions sont les seules bonnes et que les gens qui pensent différemment ne sont que de pauvres êtres à plaindre. » Il lui écrit en 1898 « le véritable Jack, ses pensées et ses sentiments, vous les ignorez totalement … »

C’est par dépit amoureux (partagé) qu’il épousa Elizabeth Maddern, la meilleure amie de Mabel en avril 1900, quand paraissait son roman à succès Le fils du loup. Mais rien n’y fait, il est toujours aussi dépressif comme son héros Martin Eden qui lui rappelle ces vers de Longfellow :
       « La mer est muette et profonde,
       Un seul pas et tout est fini,
       Un plongeon, une bulle,  et plus rien. »
Et c’est la mort que choisit Martin Eden.


La différence essentielle entre Jack London et son héros Martin Eden est leur vision sociale, totalement à l’opposé. Jack London s’affiche comme socialiste (il sera d’ailleurs arrêté pour ça), dénonce dans son roman les préjugés de la bourgeoisie et ses idées reçues : rester conformiste, respecter les apparences… 

Martin Eden opte pour la démarche inverse, London lui faisant dire : « Je crois que la vie est au plus fort… Oui, l’individualisme est l’ennemi, éternel, héréditaire, du socialisme. »
L’incompréhension avec la bourgeoisie qui lisait ses livres, vient de là : elle admirait l’amour impossible entre gens de classe sociale différente, la réussite basée sur la conformité aux canons bourgeois, ce qu’il condamnait.
C’est pourquoi elle n’a pas compris le suicide de Martin Eden.

Cette idée du suicide chez London vient de loin, dès 1894 on trouve des notes sur le suicide dans son Journal puis l’exemple d’un suicide social dans son roman Radieuse aurore. La fin de Martin Eden donnera lieu à polémiques, par exemple avec ce prêtre qui pensait que l’échec de Martin Eden était dû à son manque de foi chrétienne, conséquence de ses idées socialistes. Interprétation que bien sûr a contestée Jack London, lui opposant sa foi en l’homme et le parallèle abusif avec son héros Martin Eden.
Mais Jack London rejoindra Martin Eden quelques années plus tard en 1916. Comme écrit Francis Lacassin dans sa préface, « Jack London n’était pas Martin Eden mais il le devint. »
 
Voir aussi
* Jack London, Le talon de fer, préface de Bernard Clavel

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