Référence : Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, éditions Actes Sud, 288 pages, 2016
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« Je suis un type rancunier, mais je ne suis pas assez méchant pour être revanchard. »

Laurent Gaudé nous a habitués à prendre des événements dramatiques pour point de départ d’une réflexion sur la condition humaine, par exemple à travers les migrants du Soudan, l’épopée d’Alexandre le Grand, les tragédies de l’ouragan Katrina et du tremblement de terre d’Haïti.
Dans son nouveau roman, Écoutez nos défaites, il scrute les temps de guerre pour mieux saisir la signification de l’histoire contemporaine. Il pense que cette tendance lui vient de son amour pour la tragédie grecque.

Le thème de la défaite n’est pas seulement développé sur le plan militaire mais aussi sur le plan individuel. Pour l’illustrer, il a choisi des guerres qui lui semblent représentatives comme pour l'Antiquité, Hannibal et les guerres puniques, la guerre de sécession américaine à travers le parcours du général Ulysses Grant, le XXe siècle avec le Négus et ses avatars avec l’Italie de Mussolini et  l’époque actuelle avec ceux qui traquent les "nouveaux ennemis de l'Occident". Autrement dit, trois événements représentatifs, une guerre d'Empire, entre Rome et Carthage, une guerre civile, en Amérique, et une guerre coloniale, en Ethiopie.

« Vivre, peut-être, n'est que cela : se frayer un chemin à travers les aléas. » (page 58)

« C'est la folie qui fera sa légende », écrit-il à propos d'Hannibal. Il a traqué les liens entre ces différentes périodes, « opéré un tressage qui donne à entendre une espèce de verticalité de l'Histoire. »  

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Retournement de l’Histoire, Hannibal le vaincu est plus célèbre que Scipion, son vainqueur. Hannibal et Alexandre ont en commun, outre le génie militaire, l’aptitude à imprimer leur marque sur les événements, à défier le sens commun, même si c’est au détriment du respect de la vie des hommes qu’ils commandaient. Ils représentent aussi ce fantasme de la geste guerrière qui a toujours fasciné les hommes.

Ainsi, la bataille de Cannes, grande victoire d’Hannibal, grande boucherie historique avec ses 45000 morts du côté romain. « Il faut imaginer, dit l’auteur, le général carthaginois se promenant dans la chaleur étouffante du mois d'août sur cette colline où gisent 45000 corps et dire : "J'ai gagné." Comme le diront après lui Napoléon, le général Sherman, l'ami "fou" de Grant, ou encore Eisenhower. Les batailles qui restent dans les mémoires sont des charniers atroces. » [1]

Autre exemple, la guerre de sécession et le rôle du général Grant qui deviendra après la guerre président des États-Unis, et sera surnommé "le Boucher" ou "l'Ivrogne" par ses hommes. Il a joué consciemment la carte du surnombre, n’hésitant pas à sacrifier la vie de milliers d’hommes, sans état d’âme. « Je me demande, commente Laurent Gaudé,  à quoi cet homme peut penser le soir, dans sa tente, après avoir envoyé le matin 8000 de ses hommes à l'abattoir. Son alcoolisme vient peut-être de là. Il se fait sauter le caisson avec la bouteille, abattu comme s'il était dévasté par ses victoires. »

Malgré tout, Laurent Gaudé reconnaît que la victoire de Grant et du Nord fut aussi une bonne chose, une lutte contre l’esclavage dans la mesure où les guerres de libération des peuples, de décolonisation, sont parfois terribles, sauvages, tout en étant justes dans leur essence.


Et pour le dernier exemple historique, l'éthiopien Haïlé Sélassié, qu’en est-il ? Celui-là aussi est un perdant mais "le discours de la défaite" qu’il fit devant la Société des nations à Genève a stigmatisé toux ceux qui l’avaient abandonné face à Mussolini et montré les limites même de la SDN qui ne s’en remettra pas. 

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Pour la période actuelle, Laurent Gaudé passe par des agents des services secrets, idée qui lui est venue de la lecture des essais de Grégoire Chamayou sur Les Chasses à l'homme ainsi que de l’utilisation des drones. Aujourd’hui pense-t-il, la guerre a changé de nature, la victoire perd de son sens et les héros sont devenus anonymes.  

Il développe aussi l’idée que « la jouissance de pouvoir efface l’Histoire, » phénomène récurrent au cours des siècles. Pendant la troisième guerre punique, par exemple, Rome rase Carthage et sale la terre pour que jamais plus rien ne repousse. « L'affirmation de la toute-puissance passe par l'effacement des traces et le mensonge historique. » Maintenant, les terroristes islamistes pillent les musées et détruisent les antiquités "immorales", à Mossoul ou à Palmyre, les bouddhas géants de Bâmiyân, en Afghanistan et les mausolées musulmans de Tombouctou au Mali.

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Mariam, l'archéologue irakienne, est de cette région entre Mossoul et Erbil, ravagée par les "fous d'Allah", Nimroud et Hatra détruites à coups de bulldozers, une terre d'Histoire dont ils détruisent avec rage les vestiges... ce qui n'empêche pas leur cupidité. C'est ici sur ces terres arides, qu'Alexandre le Grand a vaincu Darius il y a bien longemps, renversant le grand empire perse, c'est ici que Botta a mis à jour Dur-Sharrukin, [2] la capitale de l'Assyrie avant Ninive. [3] « Ces terres qui n'ont cessé de saigner, où les empires s'affrontent et les peuples fuient. »

L'histoire aussi, comme la géologie, a ses zones de fractures, ses forces tectoniques qui détruisent ce que les hommes ont tant sué à construire. Mais Mariam parie sur l'amour en cachant dans les bagages d'Assam, une petite statuette du dieu Bès, dieu nain égyptien dédié au foyer.  

          
1- Hatra Temples de l'Enclos du soleil 2- Dur-Sarrukin Taureau ailé
3- Le dieu Bès 4-Nimroud Génie ailé


« Il peut y avoir défaite, mais pas renoncement » précise-t-il. Citant Constantin Cavafy [4] ou Shakespeare, il pense au rôle essentiel que jouent théâtre et poésie contre la violence et la peur. Dans ces périodes de traumatisme où les images négatives s’enchaînent, les individus doivent « parvenir à construire un récit de ce que l'on vit. […] le récit est une façon de reprendre possession des choses et de ne plus être prisonnier de la terreur, » reprenant cette citation de Mahmoud Darwich : « Ne laissez pas le monde vous voler les mots". » 

Après les attentas du 13 novembre 2015, Laurent Gaudé publie une chronique appelant à "la résistance", au sang-froid nécessaire à cette résistance, aussi bien individuel que collectif. Selon lui, « sans être visionnaire, il est évident que les déplacements de populations sont l'un des grands enjeux du monde de demain. »
Mais sur ce plan, il est assez pessimiste et ne voit guère en Europe quel politique pourrait incarner cette résistance qu’il appelle de ses vœux car dit-il, « avec la crise des migrants, elle s'est transformée en réunion de copropriétaires ». 

Notes et références
[1]
Autre citation : « Les soldats, quel que soit leur camp, vont plonger dans le feu et la mêlée et ils découvriront avec stupeur la face immonde du meurtre. »

[2] Dur-Sharrukin surnommée la « Forteresse de Sargon » près du village de Khorsabad à une quinzaine de kilomètres de Mossoul, est une des capitales de l'ancienne Assyrie.
[3]
Ninive, située dans les faubourgs de Mossoul
[4]
« Corps, souviens-toi, non seulement de l'ardeur avec laquelle tu fus aimé, non seulement des lits sur lesquels tu t'es étendu, mais de ces désirs qui brillaient pour toi dans les yeux et tremblaient sur les lèvres.  » Constantin Cavafy page 23 


Mes fiches sur Laurent Gaudé

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Le Soleil des Scorta -- Danser les ombres --  La porte des Enfers --
- Écoutez nos défaites --
- Gaudé et tremblements de terre

 
Points de repère
1972: naissance à Paris.  

1997: publication de sa première pièce de théâtre, Onysos le Furieux (Théâtre Ouvert), rééditée par Actes Sud-Papiers en 2000. 
2001: sortie de son premier roman, Cris (Actes Sud).  
2002: Goncourt des Lycéens pour La Mort du roi Tsongor. 
2004: prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta. 2006: Eldorado, Actes sud
2008: La poete des enfers, Actes sud
2012: Pour seul cortège, Actes sud

2014: Daral Shaga, suivi de Maudits les innocents, livrets d'opéra
2015: Danser les ombres, Actes sud


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