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vendredi 15 mai 2026

Han Kang Impossibles adieux

 Référence : Han Kang, Impossibles adieux, éditions Grasset, traduction Kyungran Choi et Pierre Bisiou, août 2023
- Prix Médicis étranger en 2023 et prix Nobel en 2024
- Un livre, un débat, séance d'avril 2026


« Hymne à l'amitié, éloge de l'imaginaire, réquisitoire contre l'oubli. »
 

    
Impossibles adieux 
 Prix Médicis 2023    Han Kang

Comme un long songe d’hiver, Impossibles Adieux nous fait voyager entre la Corée du Sud contemporaine et sa douloureuse histoire.

Impossibles adieux : « On ne se quitte pas vraiment puisqu'on dialogue avec une âme. » p 197

Inseon habitant sur l'île de Jeju, est évacuée sur Séoul, suite à un grave accident. Elle demande à son amie Gyeongha d'aller  à Jeju pour s'occuper de son perroquet blanc. Chez Inseon, elle découvre des archives sur l'histoire de la famille d'Inseon et un terrible massacre.

Après avoir attribué ses cauchemars où « la mer monte, puissante, à travers les arbres noirs. » (p 47) à son livre sur des massacres de populations, la narratrice Gyeonghu, victime d'une grave dépression (p 85-86/88-89), va passer par un long et étrange parcours initiatique ressemblant à un  conte fantastique en guise de thérapie.

À son arrivée sur Jeju, elle est confrontée à une terrible  tempête de neige qui la retarde et quand elle arrive enfin, le perroquet d’Inseon est mort.
Chez son amie, des documents lui révèlent l’un des pires massacres que la Corée du sud ait connu – 30 000 civils assassinés entre novembre 1948 et début 1949. 
(200 000 sur le continent p 320)

Au-delà du roman, ce qui émerge est le poids d'un secret d'État, véritable mémoire traumatique qui éclate au grand jour : « Le plus incroyable, c'est que le soleil continuait de se lever tous les jours. [...] et ceci n'est pas une suite de hasards. »

Inseon refusera d'en faire un film (p 292) parce qu'il est impossible de traduire l'innommable sans sombrer dans le trash.

    

Entre rêve et réalité
Phases de cauchemar rejoignant le cauchemar du début : "C'est comme si le paysage de mon rêve était encore vivant" (p 125) + "Vivre dans une double perspective... était-ce comme vivre en même temps que rêver" (p 116) + "les rêves chez Inseon avec Ama" (p 172-73)


Style : notations pointillistes
À Taïwan, Okinawa, selon les pensées revenant à Inséon + "souvenirs sans ordre ni contexte" (p 140) + "les amours miroitent formant une nébuleuse"
 (p 141) à relier avec Gyeongha qui réalise sur un mur un dessin d'Ama (ou de son spectre) p 209-210.  

- Une dualité qui continue quand apparaît le spectre d'Inseon . "Est-ce un rêve ?" (p 191) + "le texto reçu à Séoul et tout ce que j'ai vécu sur cette île seraient les illusions d'une morte. (p 193)
- Longue litanie combinant commentaires et documents entre Inseon et Gyeongha sur les massacres de Geju. (34 ans d'enquête de la mère d'Inseon p 285)

 

        
Ces soirs rangés dans mon tiroir  
La végétarienne   Éclair et tonnerre 

Ces évocations mélangent songe et réalité, sur fond de période tragique restée longtemps taboue. À travers la mémoire de la mère d'Iseon revivent les événements d'août 1948 quand dans l'île de Jeju, des groupes de gauche ont combattu le nouveau régime sud-coréen soutenu par les Américains, ont été sauvagement anéantis.

Les gens éprouvent le besoin de se réapproprier leurs morts pour envisager l'avenir et
 le gouvernement de Corée du Sud a fini par reconnaître la vérité dans les massacres de civils. Cet ouvrage rend compte à sa manière, subtile  et poignante, de la sauvagerie des hommes et des traumatismes qui ont marqué les survivants.

Notes et références
[1] Voir aussi : souvenir des orteils gelés de sa mère (p 136) + les flocons d'Inseon qui retombent (p 136) + éternel recommencement (p 139)

Voir également
* Parcours de Han Kang -- Un livre, un débat 2026 --

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mercredi 30 avril 2025

Annie Ernaux & RM Lagrave, La conversation

 Référence : Annie Ernaux et Rose-Marie Lagrave, La conversation, éditions EHESS, collection Autobiographie, postface Paul Pasquali, 144 pages, mars 2023

Aux frontières de la littérature et de la sociologie

Un dialogue entre la romancière Annie Ernaux et la sociologue Rose-Marie Lagrave [1], même génération, confrontant leur trajectoire sociale. Des points communs, familles modestes, normandes, catholiques mais un rapport différent à la notion de « transfuge de classe. » Elles parlent de parcours, leurs lectures (de Bourdieu à Virginia Wolff), leur rapport au travail à la vieillesse, conçoivent l’amitié féminine et l’écriture comme moyens d’émancipation.
Elle cite par exemple
Nicole Loraux et Michelle Perrot, le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, les écrits de Rose-Marie Lagrave et Élise ou La Vraie Vie de Claire Etcherelli.

Leur connivence est ancienne puisque Annie lisait les articles que publiait Rose-Marie dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales fondée par Bourdieu tandis que Rose-Marie dévorait tous les ouvrages d’Annie. [2] Leur pensée se rejoignait sur les relations entre sociologie et littérature, sur une socioanalyse qui fait que "l’écriture de soi puisse déboucher sur une connaissance de soi."

Elles sont d’abord liées par une grande proximité : milieu rural normand, mariage, maternité et divorce, engagement féministe, réfléchissant sur les liens entre classe et genre, la mobilité sociale, la notion de transfuge ou disent-elles, de « transclasse ».

Ce que Annie Ernaux traduit ainsi :
« Je ne connaissais pas le terme “transfuge de classe” lorsque j’ai écrit Les Armoires vides en 1974. C’est seulement dix ans plus tard, à la sortie de La Place, que… j’ai découvert l’expression et ce qu’elle recouvrait. »

Expression qu’elle a adoptée en ajoutant qu’elle n’était pas du genre à trahir parce qu’elle contient l’idée d’une forte volonté mais le mot "transfuge" ne  s’adresse nullement « ni au temps ni aux influences et pas davantage aux hiérarchies sociales et culturelles. On ne peut être "traitre" quand on obéit aux pressions de la société pour parler de telle manière, lire tel livre et qu’on se détache de son milieu familial. » Elle pense qu’il vaudrait mieux utiliser le terme "transclasse" [3] qui désigne aussi bien le déclassement que l’ascension sociale. (p. 89).


     

Ça n’empêche nullement qu’elle s’est longtemps sentie coupable de trahison avec sa classe et sa famille. « Mais ajoute-t-elle « Je l’éprouve moins aujourd’hui parce que j’écris. C’était le vœu de ma jeunesse, “j’écrirai pour venger ma race !” Encore fallait-il que le contenu et la forme des livres ne s’éloignent pas de ce but. Que l’écriture transmette l’expérience du premier monde, de la façon la plus directe possible. Il se trouve que mes livres ont rencontré d’autres consciences, ont permis l’émergence de choses enfouies ou indicibles. S’il y a trahison, c’est ainsi, en écrivant, que je la rachète… »

Pour sa part, Rose-Marie Lagrave n’a « jamais eu l’impression d’avoir trahi [s]a classe », comme elle l’explique : « je n’en suis pas totalement sortie ; elle m’habite encore par toutes sortes d’adhérences. […] Mes engagements et convictions politiques m’ont préservée de ce sentiment de trahison. »

Participer à des luttes en faveur des classes "subalternes" lui a permis de racheter sa trahison supposée, de payer sa dette au milieu rural qui était le sien. « Cela suppose de ne pas se laisser prendre par les hauteurs de vue qui sont des hauteurs de classe de la bourgeoisie, à laquelle maintenant j’appartiens objectivement, et dont je récuse les valeurs et les comportements. »


    

Une conversation particulièrement enrichissante

Annie Ernaux revient sur son métier d’enseignante qu’elle a rarement évoqué :
« J’ai cherché à sortir d’une représentation élitiste de la littérature, à former des gens qui n’arriveraient pas devant leurs classes avec la seule idée qu’ils avaient des chefs-d’œuvre à transmettre, mais avec celle de rendre des textes vivants, actifs, auprès des élèves, ce qui suppose de mesurer la distance qui en sépare certains. »

Cette carrière de prof, facilitée par le télé-enseignement, lui a évité d’écrire un livre par an ou de chercher d’autres sources de revenu peu gratifiantes. Ça lui a permis d’être préservée des aspects matériels. Vision littéraire idéaliste précise-t-elle mais lui permettant de travailler sur la forme et lui donnant une grande liberté quant au contenu.

Elles évoquent aussi les livres qui les ont marquées, leur ont permis d’évoluer ou de la vieillesse, comme Rose-Marie Lagrave qui parle du choix du moment de sa mort, de mourir dignement,  rappelle leur lutte pour l’IVG, revient à Annie en écrivant : « Tes livres avaient déjà commencé à jeter un trouble, mais à présent me voilà persuadée qu’il faut… fouiller ma mémoire et oser écrire quoi qu’il en coûte. Et tu m’as refilé en douce cette certitude, non en faisant ta pédagogue, mais par le seul miracle de l’échange amical. »

Leurs interactions sont fort anciennes,  « quand j’ai lu La Femme gelée, dit Rose-Marie, j’avais l’impression de lire, à style nu, ma vie du moment. » Inversement, le livre  de Rose-Marie Se ressaisir... sur la notion de transfuge de classe féministe a renforcé les réflexions d’Annie qu’elle avait initiées après ses lectures de Pierre Bourdieu. (La distinction, 1979)
Elle intègre les apports de sciences sociales et pratique une autoanalyse des épisodes de sa vie. De son côté, Rose-Marie a recours à l’autographie et l’usage du « je », voulant comme Annie se faire « ethnologue de soi-même. » (p. 72)

Autour du concept de Bourdieu "d’habitus clivé" [4], elles analysent aussi cet écartèlement, ce qu’Annie Ernaux définit comme l’impression d’être « coupée en deux » (p. 80, avec ce ressenti de trahir sa classe, comme on l’a déjà vu, sentiment que ne partage pas  Rose-Marie qui parlerait plutôt d’adaptation.

Elles se rejoignent pour noter la condition particulière des femmes dans le processus de transfuge, comme l’exprime Annie Ernaux : « les femmes ne subissent pas de la même façon la domination masculine, ne vivent pas leur condition selon leur classe sociale, selon qu’elles sont ou non racisées. » (p. 52).
Elles se rejoignent aussi sur le thème de la vieillesse, le corps comme force de travail et source de l’intime, ainsi que sur les combats qui restent à mener, comme selon Annie Ernaux, celui de l’euthanasie. (p. 114)


Notes et références
[1]
Rose-Marie Lagrave, née en 1944, est directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Elle a publié en particulier des études sur les villages ruraux ou la notion de transfuge social. Auteure  de Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe en 2021.
[2] En particulier, le premier livre d’Annie intitulé Les armoires vides, paru en 1974, dans un contexte marqué par les luttes féministe comme sa participation au MLAC (Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception).
[3] Voir Chantal Jaquet, Les transclasses ou la non-reproduction, Paris, PUF, 2014
[4] Voir Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d'agir, 2004


Voir aussi :
* Annie Ernaux, Le vrai lieu
-- Mémoire de fille – La place -- Les Années --
* Annie Ernaux à Cergy -- AE chantre de l'autofiction --
*
L'atelier noir -- L'écriture comme un couteau --

* L'art d'écrire -- 

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<< Christian Broussas • La conversation  © CJB  °15/04/2025 >>
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vendredi 25 avril 2025

Annie Ernaux L'atelier noir

 

Référence : Annie Ernaux, L'atelier noir, éditions Gallimard, 19 septembre 011, réédition augmentée 2022, Poche 2022, 180 pages

« 
Commencer un livre, c’est sentir le monde autour de moi, et moi comme dissoute, acceptant de me dissoudre, pour comprendre et rendre la complexité du monde. »

Annie Ernaux a tenu un Journal pendant 25 ans où elle a noté ses réflexions et pensées sur sa vie, les menus faits du quotidien et ses recherches en matière d’écriture.  Régulièrement, elle en a publié  des parties, dont celui-ci qui se présente sous la forme d’une longue interaction avec elle-même. C’est aussi une façon de voir comment s’élabore peu à peu ce qui deviendra un livre, émergence des idées, leurs relations et leur logique mais aussi ses questionnements et ses doutes.

Dans ce Journal d’écriture, on trouve des notes de lectures, la façon dont elles nourrissent son écriture, les idées brutes  de livres à écrire.  La question du locuteur (elle ou je) est omniprésente comme écrire dans le doute et la douleur ou l’indispensable réalisme puisqu’elle insiste sur le fait qu’il y ait « le moins de différence possible entre la vie et la littérature. » Elle travaille la matière brute, sans ordre,  évitant de « se mettre en scène » y compris dans sa fonction d'écrivaine.

L’atelier noir se présente comme un Journal d'avant-écriture tel qu’elle le définit dans les deux préfaces de ses deux éditions, la première parue d'abord en 2011 puis la seconde rééditée en 2022.

       

On y trouve des notes prises au verso de feuillets déjà utilisés où elle explore le problème de la forme, les pronoms à importants ou l'intention recherchée. On plonge ainsi dans son processus de création, les efforts pour y parvenir, les solutions qui font sa spécificité comme "l'écriture objective", sa volonté de placer l'Histoire au centre du récit, comme elle dit, « faire sentir l'épaisseur du réel, ses significations multiples, les gens, les actes des gens, leurs mots. Un point sûr, acquis. » (p. 23).

« Comment agencer tout cela, se demande-t-elle : que l'amour c'est de l'écriture vécue, que l'écriture c'est de l'amour écrit ? ». En tout cas, elle sait ce qu’elle ne veut pas : pas de désincarnation ou de sentimentalisme, pas de rêve et d'imaginaire mais un recours continuel à la réalité, voir, recevoir l’image sur la rétine.  

« Le plus dur, précise-t-elle, c'est de me dépouiller du "regard" de la société, de ce que j'imagine qu'elle attend, et auquel, finalement, je ne peux répondre qu'en niant cette attente, même en m'inscrivant contre. Aller à ce désir qui se fiche que l'écriture aboutisse ou non à un livre. Me situer en dehors du livre, lui aussi social, lui aussi institution. « (p. 87)
La dynamique qu’elle crée, c’est finalement réaliser une osmose entre tous les éléments constitutifs de sa démarche..
.


Dans le processus créatif

On la suit dans son "atelier noir" à travers les pistes essentielles de ses recherches,  dans un dialogue incessant avec elle-même :
-  son écriture photographique faite de références à cet art, focus, distance, grand angle, éclairage, temps d'exposition, durée…

-  Son appétence pour le concret, la réalité des faits, des corps, des objets. [1] Pas question de chercher à séduire le lecteur mais une prise de risque maximale : « Il y a une chose que je sais par dessus tout, c'est que je peux écrire dangereusement. »
Saisir la réalité extérieure, notamment celle des objets, intégrer les images fantômes de ces objets, lui permet  de saisir aussi sa réalité intérieure.

Son propos n’a rien de commun avec par exemple la démarche de
Joyce Carol Oates dans « Paysage perdu » sur les motivations qui l'ont conduite à l'écriture,  c’est un questionnement sur l’écrit, un système, une force vitale qui a sa propre logique et dont la forme donne le sens.

Cet atelier noir est comme la chambre noire du photographe, là où se révèlent les clichés. Annie Ernaux y façonne le creuset des mots, cherche la place de l’écrivain dans ses écrits, le balancement entre « je » et « elle », son point de départ dans cette dynamique, à travers une histoire et un environnement social.


Notes et références
[1] Elle cite Gide : «  Ce qu'un autre aurait fait aussi bien que toi, ne le dis pas – aussi bien écrit que toi, ne l'écris pas. Ne t'attache en toi qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même. »


Voir aussi :
* Annie Ernaux,
Le vrai lieu -- Mémoire de fille – La place -- Les Années --

* Annie Ernaux à Cergy -- AE chantre de l'autofiction --
* L'art d'écrire -- 

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vendredi 18 avril 2025

Annie Ernaux, L'écriture comme un couteau

 Référence : Annie Ernaux, L'écriture comme un couteau, interview Frédéric-Yves Jeannet, éditions Stock, 2003 et éditions Gallimard/Folio, 148 pages, 27 octobre 2011.
Édition augmentée d'une postface inédite d'Annie Ernaux.


     
« Un jour, avec un regard fier : Je ne t'ai jamais fait honte »
   
Introduction
Ce couteau qu’Annie Ernaux veut brandir comme un peintre se coltine avec la matière pour dispenser ses touches de couleur comme un manifeste, c’est sa façon d’écrire, son style sec, direct pour dire l’essentiel.

Elle se sert d’elle, de sa propre histoire pour publier son manifeste d’écrivaine, retrouver cette écriture directe absente de toute image, de toute figure de style qui a marqué le temps de ses études puis le début de son métier d’enseignante, pour retrouver la fraîcheur du style populaire qu’elle a connu dans sa jeunesse.
Deux écritures, deux mondes, l’impression d’être assise entre deux chaises, de générer ce malaise qu’elle nomme sa honte.


Ses deux formes d'écriture
Le langage de la bourgeoisie n'est pas le sien, trop châtié, trop contourné, le sien est relié au langage populaire de sa jeunesse : « J'importe dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde qui a été complètement le mien jusqu'à dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan.
Toujours quelque chose de réel. J'ai l'impression que l'écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme "don".
 »
Dans ce livre d'entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet, l'autrice parle de son approche de l'écriture, des raisons de s'y consacrer et de sa façon de travailler.

Son rapport à l'écriture est complexe, "consubstantiel à son vécu", extérieure à elle-même, « quelque chose d'un ordre immatériel et par là même assimilable, compréhensible au sens le plus fort de la "préhension" par les autres.
» Elle y aborde de nombreux thèmes dont l'écriture du moi, la forme, le style, les influences, la dimension politique de l’écriture...

Contrairement à Anaïs Nin dans son Journal, elle affirme que
« le Journal intime lui paraît le lieu de la jouissance, que les autres textes sont celui de la transformation. J'ai plus besoin de transformer. »

Le "je" dans son écriture
Elle dit être vouée au "je", « parce que, à l’intérieur de ce cadre fictionnel, je procède à une anamnèse
[1] de ma propre déchirure sociale : petite-fille d’épiciers-cafetiers, allant à l’école privée, faisant des études supérieures. » (p 27)
Elle peut s’imposer ou se mettre en retrait par rapport au narratif : « Je n’ai effectivement pas la même voix dans Les Armoires vides ou dans L’Événement. » C’est La Place qui marque ce tournant dans sa manière d’écrire, aussi bien par rapport à la voix qu’à l’acte lui-même d’écrire. (p 31)

L’Écriture comme un manifeste
L’écriture qui lui parle reflète uniquement la réalité, sans aucun sentiment, sans aucun artifice, ce qu’elle nomme dans La Place l’écriture plate, « celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles. » Mots et phrases servent à donner corps aux choses, à être « une écriture du réel. » (p. 34-35) En ce sens, elle se réfère souvent à  cette phrase de Brecht : « Il pensait dans les autres et les autres pensaient en lui. » (p. 44)

Dans « L’Événement » par exemple, qui relate son avortement, le titre donne le ton. Il ne s’agit pas de témoignage, d’un texte sur une expérience féminine, un fait de société, il s’agit d’une expérience mémorielle et narrative et la relation entre les deux. (p. 92)

Écrire sa vie, vivre son écriture
Elle dit sentir l’écriture comme un phénomène de mutation de son vécu, éminemment intime, en quelque chose d’extérieure à elle-même, immatérielle et qu’on peut ainsi mieux appréhender, mieux comprendre.  
C’est le cas pour L’Occupation, les relations avec son amant, où « je sens, je sais… que ce n’est pas ma jalousie, c’est-à-dire quelque chose d’immatériel, de sensible et d’intelligible, que les autres pourront peut-être s’approprier. »

Ce phénomène de mutation ne va pas de soi, il est généré par l’écriture, la traque d’une vérité hors de soi, une vérité au-delà de soi, plus importante qu’elle-même et ce qu’on pourra penser d’elle. Ainsi, « elle mérite, elle exige que je prenne des risques… et  c’est peut-être une façon de dépasser le paradoxe. » (p. 103)

Elle cite Proust qui dit que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. » Pour elle, l’écriture c’est «  découvrir en écrivant ce qu’il est impossible de découvrir par tout autre moyen, parole, voyage, spectacle, etc. Ni la réflexion seule. Découvrir quelque chose qui n’est pas là avant l’écriture. C’est là la jouissance – et l’effroi – de l’écriture, ne pas savoir ce qu’elle fait arriver, advenir. » (p. 136)

Notes et références
[1] Anamnèse : "faire remonter des souvenirs" (d'un patient)

Voir aussi :
* Annie Ernaux,
Le vrai lieu -- Mémoire de fille – La place -- Les Années --

* Annie Ernaux à Cergy -- AE chantre de l'autofiction --
* L'art d'écrire -- 

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jeudi 10 avril 2025

Annie Ernaux à Cergy

La trilogie de Cergy : Journal du dehors -- La vie extérieure -- Regarde les lumières mon amour --

           
Annie Ernaux dans les années soixante-dix

Ces trois récits occupent une place à part dans son 
œuvre. Ils se situent entre l'essai et le Journal intime, centré sur les infimes événements du quotidien, indignes de devenir des "sujets littéraires." [1]

Son objectif n'est pas tant de se mettre en scène que de saisir la réalité quotidienne qui renvoie à une époque et à une culture. Le RER et l'hypermarché sont même d'un point de vue sociologique des espaces de vie multiculturels, de son point de vue parfaitement dignes d'intérêt.

1- Journal du dehors - 1985-92 - Gallimard 1993
« ... j'ai transcrit des scènes, des paroles saisies dans le RER, les hypermarchés à Cergy... une collection d'instantanés de la vie urbaine collective. »

Des dehors multiples :
- les discussions à bord du train Cergy-gare St-Lazare.
- Le contraste entre gens aisés (le peintre connu, les enfants du Conservatoire de musique) et pauvres (la caissière qui se trompe sur le prix, un homme qui s'exhibe dans le métro).
- Plusieurs scènes se déroulent dans le RER A, sur le comportement d'usagers ou la description de la sortie du RER à Nanterre, la station Charles de Gaulle-Étoile ou la sortie de la station Havre-Caumartin.


« C'est donc au-dehors dans tous ces inconnus, passagers du RER, clients des Galeries Lafayette ou Auchan qu'est déposée mon existence passée. [...] Sans doute suis-je moi-même, dans la foule des rues et des magasins, porteuse de la vie des autres. »
Elle voulait dit-elle, retenir quelque chose des gens qu'on croise juste une fois, dont l'existence nous traverse en déclenchant toutes sortes de sentiments.

2- La vie extérieure- 1993-99 - Gallimard mars 2000
« ... comme des traces de temps et d'histoire, des fragments du texte que nous écrivons tous rien qu'en vivant. »

Annie Ernaux brosse des scènes de la vie quotidienne au hasard de ses rencontres. Tout commence en avril 1993 dans le RER à Cergy, au temps de la guerre en Bosnie... pour finir en novembre 1999, au temps de la guerre en Tchétchénie.

C'est un ensemble de scènes qui paraissent pour tout un chacun sans grand intérêt, amusantes ou décalées selon le cas, des clowns sur un quai, des chanteurs qui mendient ou un SDF qui offre ses  vœux à ses voisins. Des notations qui font écho aux événements souvent tragiques du monde comme la mort de Diana, les massacres en Algérie ou la guerre des Balkans.

« Je sais, ajoute-elle, que dans les notations de cette vie externe, plus que dans un journal intime, se dessine ma propre histoire et les figures de ma ressemblance. »


     

3- Regarde les lumières mon amour - Le Seuil 2014
Journal d'observations tenu entre novembre 2012 et octobre 2013 [2]


Annie Ernaux nous emmène dans ses balades à l'hypermarché Auchan de Cergy où elle habite, dans le centre commercial des Trois-Fontaines. Pour cela, elle suit la chronologie d'un Journal intime.

Elle rapporte ce qu'elle voit, ce qu'elle entend, note ce que lui inspire telle ou telle situation, le rapport à la société de consommation. Elle analyse la façon dont ces grandes enseignes classent les individus d'après leurs revenus ou de leur appartenance sociale
. Par exemple, le rayon bio fréquenté par les plus aisés est moins surveillé que le rayon "premiers prix" des plus modestes : inconsciemment ou pas, il illustre le stéréotype du pauvre, voleur et du riche, honnête a priori.


Pendant un an, Annie Ernaux a consigné ses observations pour en faire un "grand rendez-vous humain" qui représente une véritable plongée au cœur de notre société. Elle nous brosse une espèce de "capture impressionniste" de cet univers qui transforme des petits événements du quotidien en sujet littéraire.

Notes et référence
[1] Comme l'hypermarché ou le RER, objets littéraires
[2]
Annie Ernaux a adapté ce texte au théâtre, pièce jouée en 2016 à La Roche-sur-Yon

Voir aussi :
* Annie Ernaux, Le vrai lieu -- Mémoire de fille – La place -- Les Années --

* Annie Ernaux à Cergy -- AE chantre de l'autofiction --
* L'art d'écrire -- 

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dimanche 6 avril 2025

Annie Ernaux Chantre de l'autofiction

 Annie Ernaux : Une œuvre centrée sur  l’intime

 
Écrits  fictionnels,  Famille et intime, L’influence  de Bourdieu
 Au-delà de l’autofiction, Au temps du Nobel, Pour aller au-delà
 **********************

« Des récits ni biographies, ni romans, mais peut-être quelque chose entre la littérature, la sociologie et l'histoire. »

L'œuvre d'Annie Ernaux est caractérisée par une transparence assumée qui tout à la fois déconcerte et séduit par son exploration de l'intime, sa liberté d'expérimenter et d'exposer tous les détails d'une existence.

Elle dépeint aussi un tableau lucide de la société d'après-guerre, des modes subtils d'exclusion, de l'évolution des femmes. Son œuvre repose sur une écriture plus exigeante qu'on ne le pense, demandant beaucoup de rigueur.


1- L’autosociobiographie
Ses écrits sont basés sur la description d'une période de sa vie, centrés le plus souvent sur son milieu ou les événements qui ont marqué sa vie, tout en incluant la dimension sociologique. D'où sa volonté d'allier l'individuel (l'intime) au collectif (le sociologique).

Ce qu'elle appelle son approche "autosociobiographie". Elle écrira d'ailleurs à ce sujet : 
« Mes livres, c’est la fusion la plus étroite entre le collectif et l’individuel. »


2- Une œuvre autocentrée sur elle-même
** Sur sa jeunesse : Les armoires vides (1974), à partir de 1963
   Retour à Yvetot, 1940-64 (1913/2022)
** Sur ses 15 ans : Ce qu'ils disent ou rien (1977), L'adolescence.
** Sur ses 18 ans : Mémoire de fille (2016),
** Sur son mariage (1964-81) : La femme gelée (1981)
     et ses études, La honte (1997),
Son expérience, ses parents la sépare de ses amis bourgeois : « Ma place d'écartelée entre deux
     mondes sociaux
. »


3- Une œuvre autocentrée sur sa famille
Son œuvre fictionnelle se présente ainsi :
** Sur son père : La Place (1983)

« J’écris peut-être parce qu’on n’avait  plus rien à se dire. »
** Sur sa mère : Une femme (1988)/Je ne suis pas sortie de ma nuit (1997) - Connivence et déchirements
** Sur sa sœur Ginette : L'autre fille (2011)


4- Une œuvre autocentrée sur l'intime
** Sur ses rapports amoureux :
   « Ce gouffre entre l'imaginaire, le désir et le réel ».
     - Avec S/A : Passion simple (récit 1992) et Se perdre (2001)
     - Avec W : L'occupation (1997) et Le jeune homme (2022)

** Sur son avortement : L'événement (2000)
** Sur son cancer : L'usage de la photo (2005) avec Marc Marie
** Sur la photo : De banales photos deviennent
« une œuvre documentaire puissante et universelle. »
 L'usage de la photo, Les Années (2008), Les années super 8 (2022)

5- Au-delà de l’autofiction 1/2 - Les textes de Cergy
** Aucun sujet n'est tabou : « Préserver des instants qui n’ont pas vocation de rester. »
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Journal du dehors (1985-92) [1993], scènes urbaines
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  La vie extérieure (1993-99) [2011] : scènes de vie du RER, des SDF, des pauvres, le Kosovo, le métro, caissières Auchan
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Regarde la lumière mon amour (2014) : les clients du Auchan de Cergy en 2012-13

** Style et "écriture plate"
Son écriture "plate", c'est les lettres à ses parents, mais recherchant la plus grande précision. (cf L’écriture comme un couteau)

« Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de “passionnant”, ou d’“émouvant. 
» (La place p 24)


** L'influence de Pierre Bourdieu
    Entre dominés et dominants : « Cette prise de conscience, je la dois à Bourdieu.
[...] Il éclaire les mécanismes de reproduction sociale. »  (L’habitus )
« Avec Les Héritiers, elle découvre
« quelque chose de l’ordre de la vérité ontologique. »


6- Au-delà de l’autofiction 2/2 - Les interviews
- L'écriture comme un couteau (2003-2011), Entretien avec Pierre-Yves Jeannet : sa pratique de l'écriture
-
La littérature est une arme de combat (2005), Entretiens avec Isabelle Charpentier : déplacements et sociologie, "la langue de l'ennemi" (Genet), Bourdieu
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Écrire, écrire, pourquoi ? (2010) : Entretiens avec Raphaëlle Rérolle : « J’écris pour que nous n’ayons pas existé pour rien. »
-
Le vrai lieu
(2014), Entretiens avec Michelle Porte : Yvetot/Rouen, Cergy - Liens entre sa vie et son écriture
-
La conversation (2023), Entretiens avec Rose-Marie Lagrave : trajectoire & transfuge de classe, rapport au travail, à la vieillesse


7- Au temps du Nobel, 2022
** Pour : « Le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle. »
** Rééditions :
-->
L'écriture comme un couteau (2003-2011)
--> L'atelier noir (2011/2022) : Journal sur ses idées, sa logique, ses doutes…

--> Rappel : [Les années super 8 (2022), Le jeune homme (2022)], La conversation (2023)

--> Hôtel Casanova (2020) : recueil de 12 textes divers de 1984 à 2006 sur sa mère et sa maladie (Retours), le mur de Berlin et Leipzig, des écrivains comme Cesare Pavese et Pierre Bourdieu.

8- Pour aller plus loin...
** Essai : Un engagement d'écriture de Pierre-Louis Fort et Violaine Houdart-Merot
** Cahier de l'Herne, Annie Ernaux, Pierre-Louis Fort, mai 2022
** La rage de dire, la foi d'écrire, Le 1 hebdo, hors série, 2022

** Écrire la vie (2011), éd. Gallimard/Quarto, anthologie (onze titres plus textes de récits et de réflexions, photos) : « Écrire n'est pas pour moi un substitut de l'amour, mais quelque chose de plus que l'amour ou que la vie. »

Voir aussi :
* Annie Ernaux, Le vrai lieu -- Mémoire de fille – La place -- Les Années -- 
L'art d'écrire -- 

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