jeudi 19 février 2015

Jean Echenoz et le postmodernisme

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« J’écris pour moi en tant que lecteur. J'écris ce que je souhaiterais lire. » Jean Échenoz

Jean Échenoz poursuit son petit chemin littéraire à son rythme, à l'écart de cette médiatisation qui se généralise mais peu prisée en général du monde littéraire. Il fuit les honneurs, refusant d'entrer à l'Académie française ou de faire partie du jury du Goncourt, disant dans une interview : « je réagis à ce que je perçois du monde, mais l'exprimer publiquement, signer des pétitions, etc., me semble toujours relever d'une mise en scène sociale de soi qui me déplaît. »

Malgré ses nombreuses récompenses, dont les prix Médicis et Goncourt, [1] il reste assez peu connu, poursuivant une œuvre qu'on peut ranger dans le courant postmoderne.

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C'est un amoureux des mots avec lesquels il aime jouer avec les homonymes, avec les figures de style, recourt à de nombreux effets de constructions par la symétrie et les répétitions, restant toujours libre dans sa manière d'écrire. Son style qu'on qualifie souvent de "minimaliste", [2] privilégie effectivement une neutralité distanciatrice et un dépouillement formel.  
Quand on lui demande ce qu'est pour lui une "phrase juste", il répond : « Je ne sais pas très bien. Disons que ce serait idéalement la coïncidence d'un rythme, d'une mélodie et d'un suspense qui s'accordent, qui me conviennent et qui font avancer le récit, qui alimentent son moteur. »
 
Son ironie repose à la fois sur une écriture classique quant à la structure narrative et une dimension assez baroque par le recours au fantastique. Jean Échenoz a une prédilection pour les descriptions géographiques, faisant vivre ses personnages dans des lieux très différents. Ainsi en est-il pour Les Grandes blondes où les détectives poursuivent la belle Gloire Abgrall en Inde, en Australie puis à Paris et en Normandie, pour Un anVictoire, parcourt la France, pour CherokeeGeorges fait de nombreuses courses-poursuites dans Paris, pour Et je m'en vais qui nous emmène dans les régions arctiques, dans Nous trois où il nous emmène faire un tour dans l'espace. 

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« Il dévida tout un écheveau d’explications ou d’arguments d’où il était impossible de démêler le vrai du faux, en supposant ces catégories susceptibles à elles seules de partager strictement son discours en deux, sans qu’il subsiste un reste. » Le Méridien de Greenwich, 1979

Évoquant Le Méridien de Greenwich, son premier roman, il avait pensé « que cette ligne pouvait être déjà un lieu, ou plutôt une idée géographique à partir de laquelle je pouvais tenter de construire une histoire, créer des situations puis des personnages. » 

Ses personnages sont loin du héros classique et peuvent même apparaître comme des anti-héros, tour à tour désœuvrés et dérisoires, des détectives gaffeurs, des types fatigués et parfois totalement incongrus, des lieux et des rencontres assez improbables. Il ne dédaigne pas de recourir aux techniques cinématographiques. Il récuse tout travail d'historien ou même de biographe, précisant qu'il écrit de la fiction, gardant ainsi une meilleure liberté d'écriture. 

Il décrit très souvent des individus dépassés par les événements. De son livre intitulé simplement "14" sur la Première guerre mondiale, il dit que « c'est exactement cette situation : les hommes n'ont plus aucun libre arbitre, dans un abominable étau. Les personnages sont "agis" plutôt qu'acteurs. »

S. Houppermans, Jean Echenoz. Etude de l'oeuvre                              
Sjef Houppermans, étude de l'oeuvre  Je m'en vais Prix Goncourt

Caprice de la reine
Recueil de nouvelles hétérogènes et multiformes dirait-on, comme ses romans au fil narratif brisé par des histoires multiples, sept nouvelles [3] qui sont à son image, pleines d'histoires et d'humour. Le portrait qu'il dresse de l'amiral Nelson est tout en contraste dans cet homme qui porte beau, « fine silhouette vêtue de bas blancs, de souliers à boucle en acier, d'une culotte et d'un gilet blancs sous une redingote bleue dont la poche gauche semble enflée par une poignée de shillings, et au plastron de laquelle scintille l'ordre du Bain... », cache en fait la réalité d'un individu à « l'air bien fragile, friable, au bord de se fracturer tout le temps ».
Fidèle à sa démarche, Échenoz nous entraîne dans des balades au Bourget, dans la campagne de Mayenne, autour les statues des reines de France au jardin du Luxembourg, avec Hérodote dans la fabuleuse Babylone ou, avec l'ingénieur Gluck et sa passion pour les ponts, tout au long des routes de Floride... et dans la nouvelle "Nitrox", jusque dans les fonds sous-marins.
(Les éditions de Minuit, 121 pages, avril 2014)

Vies imaginaires (et fausses biographies)
Sous ce titre, Échenoz a écrit trois textes qu'il qualifie de « fiction sans scrupule biographique », Ravel comme son titre l'indique sur le compositeur Maurice Ravel, Courir sur l'athlète tchèque Émile Zatopek et Des éclairs sur l'inventeur Nikolas Tesla.
La trilogie a connu un beau succès, Nathalie Crom dans Télérama écrivant par exemple : « Une trilogie remarquable, qui, achevée désormais, s'offre à lire comme une variation infiniment mélancolique sur la solitude, le délitement des rêves et du monde – derrière l'ironie, la vivacité, l'élégance, la grâce, le tragique toujours affleure. »

La dernière décennie du compositeur Maurice Ravel. C'est un homme connu, soucieux de sa personne, qui fait une tournée triomphale aux États-Unis. Mais il est à la fois reconnu et très malheureux, un solitaire qui souffre d'insomnie. À la fin, il n'a plus toute sa tête et mourra des suites d'une opération du cerveau.
Émile Zatopek était un homme simple, un homme du peuple qui n'avait jamais recherché la gloire et les honneurs, voulant simplement COURIR et améliorer ses performances. Peu à peu, il prendra conscience de l'aliénation du peuple, soutiendra la cause du printemps de Prague et sera finalement mis au pas, brisé par le régime communiste. Pour le Magazine littéraire, le roman est « magnifique […] et concentre avec une jubilation et une drôlerie extrêmes » les thèmes de l'auteur.
Des éclairs, ce roman, « fiction sans scrupules biographiques » si l'on en croit la présentation, s'inspire largement de la vie de l'ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) alias Gregor, et les récits qui en furent faits. Ce chercheur, inventeur super doué n'est par contre pas doué pour veiller sur ses affaires et bien sûr, il va se faire voler le fruit de son travail. Certains voient dans cette trilogie une réflexion sur la solitude, et l'effritement des utopies, derrière l'ironie, la verve du langage de l'auteur où sourdent toujours les ombres du tragique.

Je m'en vais (prix Goncourt 1999)
Félix Ferrer, propriétaire d'une galerie d'art, un homme en rupture de société, décide subitement de partir très loin, (comme souvent chez Échenoz) au pôle Nord paraît-il. « Je m'en vais » annonce-t-il sans ambages à sa femme. Cette histoire est doublée (comme souvent là aussi chez Échenoz) d'une étrange histoire de vol d'une collection inestimable qui le met dans une situation financière délicate, aux nombreux rebondissements incroyables, insolites... Cette collection d'art inuit, il avait eu un mal fou à la retrouver dans une épave échouée sur la banquise pour la rapatrier à Paris.
Que s'est-il donc passé, qui pourrait en vouloir à Ferrer et quel rôle a joué son informateur Delahaye dans cette affaire ? Faux polar mais vrai roman, Je m'en vais ourle l'intrigue avec sa désinvolture et son humour habituels. Roman non-linéaire sous forme itérative, une fin-départ sous forme de clin d'œil de l'auteur… 

Notes et références
[1] Prix Médicis 1983 pour "Cherokee" et prix Goncourt 1999 pour "Je m'en vais"
[2] Le minimalisme représente un courant de l'art contemporain ou postmodernisme, né aux États-Unis au début des années 1960, en réaction contre la profusion picturale de mouvements comme l'Expressionnisme abstrait ou le  Pop Art
[3] Ce recueil se compose de sept nouvelles : Nelson, Caprice de la reine, À Babylone, Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre, Génie civil, Nitrox et Trois sandwiches au Bourget.

Citations et commentaires
* « Jean Echenoz construit l’une des entreprises littéraires les plus originales et les plus fécondes du roman français d’aujourd’hui : la subversion du roman par déstabilisation douce. » (Pierre Lepape, Le Monde)
* Je m'en vais

- « C'est ainsi que naissent les grandes inventions : par le contact inopiné de deux produits posés par hasard l'un à côté de l'autre, sur une paillasse de laboratoire. »
- « Dès que l'art et l'argent sont en contact, nécessairement ça cogne sec. »
* Nous Trois : « Quoique j'eusse tâché de procéder un peu plus adroitement, plus allusivement, moins frontalement, bref. »
* Lac : « On ne s'expose pas sans risque aux confidences comme à certaines radiations. »
  
Voir aussi
* Jean
Échenoz, "Courir", Émile Zatopek & le sport
* Le jazz et 
Ravel Artpointfrance -- 
* Ma fiche Postmodernisme et littérature -- 

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