Dans les années 1950, on retrouve l'écrivain britannique Patrick Leigh Fermor et sa femme Joan dans les rochers escarpés du Magne, une des régions les plus sauvages et les plus isolées de Grèce, que les Ottomans n’ont jamais réussi à soumettre. Son récit Mani : voyages dans le sud du Péloponnèse, retrace sa rencontre avec les habitants de ces montagnes, qui ont joué un rôle clé dans la libération de la Grèce au XIXe siècle.
La relation entrePatrick Leigh Fermor et la Grèce fut une passion qui domina toute sa vie. Héros de la résistance crétoise pendant la Seconde Guerre mondiale, grand voyageur et écrivain, il a immortalisé les paysages sauvages du pays à travers son œuvre es consacrés au Péloponnèse et plus particulièrement auRoumeli où il a vécu. Il a ainsi développé au fil des années un lien indéfectible avec la Grèce. Entre les forêts et l'eau Dans la nuit et le vent La route interrompue
Son engagement pendant la guerre :
Parachuté en Crète occupée par le SOE (services secrets anglais) en 1942, Leigh Fermor a vécu déguisé en berger pour organiser la résistance locale et a mené en 1944 le célèbre enlèvement du général allemand Heinrich Kreipe.
Son œuvre littéraire :
Ses voyages à pied à travers la province grecque ont donné naissance à des récits qui ont obtenu un grand succès, notamment Mani (sur le sud du Péloponnèse) et Roumeli (sur la Grèce du Nord), explorant l'âme, les traditions et l'histoire du monde grec.
Son refuge grec :
Il s'est établi pendant plusieurs années dans le village de Kardamýli, dans la péninsule du Magne, où il a fait bâtir sa célèbre maison avant de s'éteindre en 2011.
Mani L'enlèvement du général Kreipe
Rouméli et Grèce du nord
La péninsule de Magne
Le Magne est située dans le sud du Péloponnèse, l'une des deux pointes de l'extrême sud entre le golfe deMessénie et celui de Laconie. Il est bordé au nord-est par la ville de Kalamata, ses deux villes principales étant Areópoli et Gýthio.
« Laisse pleurer la pluie sur tes yeux. » Valérie Valère
Le vent est revenu et de nouveau le ciel a viré au noir. La mer s'est transformée à perte de vue en une immensité de pluie.
L'enfant
était là, protégé par un muret qui séparait la plage de l'avenue qui la
longeait. Il fixait la mer et les soubresauts des vagues qui venaient
lécher le sable dans un clapotis régulier, d'un regard vide, comme
absent.
Sa monitrice, assise à côté de lui, ne contemplait pas l'horizon, elle
le regardait comme si elle guettait les moindres tressaillements des
traits de son visage. Mais rien dans son attitude ne trahissait la
moindre réaction. Ses yeux paraissaient agrandis par la réfraction de la
lumière, l'amplitude aveugle de ce qu'il y avait à voir.
Le lendemain, les enfants étaient réunis sous une grande tente blanche et Jeanne la monitrice, leur racontait une histoire sur "la mer et l'enfant". « Il était une fois un petit garçon qui s'appelait David, parti pour un tour du monde avec ses parents sur un bateau de plaisance. Mais
dans une mer tumultueuse, le beau bateau n'avait pas résisté aux coups
de boutoirs d'une mer démontée et avait fini par sombrer dans les eaux
glauques et sans fond. Mais la providence veillait sous forme d'un requin qui hissa le jeune garçon sur son dos. »
Sur ce, Jeanne arrêta sa lecture, voulant ménager le suspens.
Mais les enfants ne l'entendaient pas ainsi et la prièrent de poursuivre
: "Encore, encore madame, que va devenir David" ?
Et de trépigner, et de taper des mains...
Voulant que les enfants restent tranquille, elle décida de reprendre son récit. Et ils rient les enfants. Ils rient de Boom Boom le requin, des mimiques de Jeanne qui veut donner vie à son récit. Ils dansent autour de la narratrice, scandent en chœur"boom, boom, badaboom".
L'enfant ne dit rien, reste dans son coin. Mais sans doute écoute-t-il, lui qui écoute tout. Il regarde Jeanne sans
bien la voir comme il regarderait vers les mouettes, attiré par leurs
cris aigus, au-delà de la baie, au-delà du vent, vers un pays inconnu.
Cette fois, la mer est d'un bleu laiteux. Ils sont sur la plage et Jeanne, allongée sur une serviette, poursuit l'histoire de David et de Boom Boom,
raconte ce qui lui passe par la tête et les enfants rient encore de ses
bêtises et font la ronde autour d'elle. Comme si tout ça devait durer
toujours, comme s'ils sentaient la précarité de ces instants heureux.
Les hirondelles, de velours gris vêtues, aussi font la ronde autour d'eux, tournent dans le ciel, folles des enfants. Mais Jeanne
ne sait plus quoi raconter et elle s'endort sur la plage. Alors les
enfants forment un cercle autour d'elle et ils s'endorment aussi. ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Jeanne et
l'enfant marchent tous les deux sur le chemin de planches qui conduit à
la plage et soudain elle lui caresse le visage en lui disant qu'elle
l'aime beaucoup. Lui, surpris, heureux, ne sait que répondre. Elle
relève sa tête vers la lumière pour mieux capter l'intensité du gris
particulier de ses yeux, un gris perle piqueté de nacre. Pour s'en
imprégner comme si elle voulait le graver à jamais dans son esprit.
« Je voudrais que toute ta vie tu te souviennes de cet été de tes six
ans » dit-elle à l'enfant qui ne semble pas bien comprendre. Tous les
détails, Le Havre "la ville cube", le port d'Antifer
et son énorme fouillis de béton et de ferraille, la longue file des
pétroliers, les voix fortes, les bruits mélangés des hommes et des
machines... la vie en somme, la douceur de vivre de Sainte-Adresse. Tout un tas de souvenirs précieux et inutiles.
Elle lui susurre que, s'ils le veulent vraiment, « tiens par exemple
dans dix ans, sur cette même plage en fin de journée quand le soleil
darde ses derniers feux éclairant de milliers d'étoiles le sommet des
vagues, éblouissant les yeux gris de l'enfant de leurs reflets irisés,
on peut se donner rendez-vous.Tu verras ce sera bien, nous irons visiter le musée Malraux au Havre et admirer le phare de la Hève vers Sainte-Adresse. »
Phare de la Hève Sainte-Adresse vue par Renoir
Il
ne comprend pas tout mais lui fait "oui" de la tête, ses grands yeux
gris perle levés vers elle. Elle est si gentille, si douce, il est prêt à
lui accorder tout ce qu'elle voudra. Elle est sa seule amie, la seule
avec qui il se sent bien, en sécurité. Puis, toute joyeuse comme si elle
s'était délivrée d'un secret, elle le hisse sur ses épaules, ce n'est
rien, il est si léger, et lui chante "à la claire fontaine", lui souffle
que jamais elle ne l'oubliera.
L'enfant voudrait lui dire quelque chose, quelque chose de gentil, de
tendre mais seuls ses yeux parlent pour lui, elle le devine, « ce n'est
pas la peine, je sais bien ce qui te tourmente, » essuie une larme et
prend le chemin du retour.
Le lendemain matin, le ciel est de laque bleue, le soleil hésitant. Jeanne,
assise sur un banc, ferme les yeux pour mieux retrouver les traits de
l'enfant et l'immensité de son regard gris. Le voilà qui arrive. Tout
de suite, elle lui tend une carte postale où sont indiquées toutes les
informations pour qu'ils puissent se revoir « dans dix ans n'est-ce pas,
comme convenu, le 30 juillet comme aujourd'hui » lui dit-elle en riant
et en rougissant. ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Sous la grande tente blanche, les enfants attendent avec impatience la suite de la lecture de Jeanne, soucieux du sort de David et du requin Boom Boom. Jeanne
les titille : « Ah, se plaint-elle, je ne sais plus où j'en étais.
Quelqu'un peut-il m'aider ? » Et les enfants de reprendre le fil du
récit, gesticulant, se coupant la parole.
Les mots que prononçait Jeanne s'insinuaient à plein poumon, en images oniriques, dans le cœur des
enfants comme un courant d'air frais pendant une canicule. Ils en
redemandaient, faisant le siège de la jeune fille sitôt qu'elle se
taisait, même si son récit manquait parfois de cohérence et qu'il était
difficile à suivre.
- Heu... qu'est-ce que je disais déjà ?
- Que David avait peur du requin marteau qui lui jetait un œil torve.
- Mais non les enfants, répliqua Jeanne, il paraît
rébarbatif mais c'est sa drôle de tête qui lui donne cet air sévère; en
réalité, il n'est pas méchant. Il faut éviter de juger les gens sur leur
aspect.
- Pourtant, il a vraiment une sale tête, répliqua l'un des enfants.
- Ah, Quasimodo, le héros de Victor Hugo, avait aussi un visage peu engageant mais un cœur en or. Évitez de vous fiez aux apparences, dit-elle d'un ton sans réplique.
Ils s'assirent sagement autour d'elle, attendant patiemment la suite de l'histoire.
- Tandis que Boom Boom dégustait quelques crustacés passant à sa portée, David
partit jouer à cache-cache dans les coraux avec de petits poissons
multicolores, des mollys jaune canari, des guppys rigolos à la queue
touffue, des poissons clown jaunes rayés de blanc et des poissons lune
tout boursouflés.
- Et nous madame, on ne pourrait pas aller jouer comme David avec les petits poissons marrants ?
Il n'existait rien de tel pour capter l'attention des enfants et qu'ils deviennent sages comme des images.
Aujourd'hui,
elle est libre. Libre, ô quel joli mot ! La journée pour eux tout
seuls. Après une balade en début d'après-midi, profitant de la marée
basse, elle le hissa sur ses épaules comme il aimait tant et s'avança
dans l'eau cristalline, droit devant elle. Le sol sableux semblait
s'ouvrir sous les pieds de Jeanne qui s'enfonçait peu à
peu dans l'eau fraîche comme si le sol mouvant se dérobait sous ses
pieds, s'ouvrait vers de mystérieux abysses. Ils flottent à présent, la
pesanteur disparaît, leurs corps deviennent de plus en plus légers,
soumis au bon vouloir d'un doux ressac qui les berce.
L'enfant voguait dans son rêve, il sentait à peine le corps de Jeanne
qui le balançait comme un bateau dans les vagues. Ils s'enfonçaient
progressivement et soudain l'enfant s'exclama : « Oh, regardez là-bas, Boom Boom et David ! » Le rêve devenait réalité. C'était bien le gentil requin et David
accroché sur son dos. Quelle divine surprise, n'est-ce pas, comme la
vie vous en offre rarement ! Ils jouèrent ensemble, les deux enfants
accrochés à la queue ou aux flancs de Boom Boom qui effectuait des cabrioles en lançant de petits cris, comme sur le manège de la plage.
Le temps s'était aboli mais Boom Boom et David
disparurent soudain. La mer s'était nacrée d'un gris vert mélancolique,
elle continuait de couler dans la mer avant de disparaître. Les voilà à
nouveau tous les deux sur la grève. Boom Boom et David
avaient décidé d'aller voir ailleurs, plus loin du côté de nulle part
ou de l'autre côté du monde, voir si l'eau était plus bleue et les
hommes meilleurs.
Ils
progressaient lentement dans l'eau qui recouvrit peu à peu leurs
chevilles puis leurs jambes... Maintenant, de la grève, on ne
distinguait que de vagues silhouettes qui se détachaient en sombre sur
l'horizon.
Alors Jeanne saisit la main de l'enfant et l'emporta dans son rêve.
« Je ne crois pas à la rédemption du monde. » Amos Oz
En 2016, deux ans avant sa disparition, j'avais déjà publié une fiche sur son
recueil Scènes de vie villageoise avec en complément la
trame de trois autres de ses œuvres. Cette fois, c'est à travers l'un de
ses derniers romans intitulé "Judas" que je me suis de nouveau
intéressé à lui.
Le jeune Shmuel Asch désespère d'avoir assez d'argent pour pouvoir
poursuivre ses études quand, ô miracle, il tombe sur une petite annonce assez
inédite susceptible de résoudre son problème : un homme d'un âge (70 ans), invalide et
cultivé, recherche un "garçon de compagnie" auquel il offre, en
contrepartie de 5 heures de lecture et de conversation, un petit salaire et un
logement.
Une aubaine pour lui, démuni après la faillite de ses parents et malheureux
depuis le départ de son amie Yardena qui l'a quitté pour un hydrologue.
Le voilà donc installé dans la maison de Gershom Wald, « dans
cette maison dont les murs sont capables d'absorber la douleur, »
confronté à cet homme bizarre avec lequel il a de longues discussions souvent
enflammées sur la question arabe ou les idéaux du sionisme. Il va
aussi y rencontrer la belle Atalia Abravanel, un peu plus âgée que lui
mais si fascinante ! Elle habite également dans la maison de Gershom et
est la fille d'une des grandes figures du sionisme.
Mais Shmuel va bientôt découvrir qu'un lourd secret la lie à Gershom... AmosOz nous offre un beau roman d'amour dans la Jérusalem
de la fin des années cinquante, une réflexion sur la notion de traitre -d'où le
titre du roman- et sur les différenciations entre judaïsme et christianisme.
Dans ce roman, Amos Oz mêle le destin de ce jeune étudiant et l’Histoire
de la naissance d'Israël à partir d’un questionnement sur les textes
religieux, judaïsme et christianisme en particulier, et la figure de Judas.
Avec ses parents Avec Barbra Streisand Amos Oz est assez pessimiste sur l'évolution de l'état d'Israël :
« Je vous le dis, cher ami, deux hommes qui aiment une même femme, deux peuples
réclamant la même terre auront beau boire ensemble des fleuves de café, ceux-ci
n'éteindront pas leur haine, et les eaux ne la laveront pas. »
Voilà qui est dit par un romancier de grande autorité et de grande lucidité.
Amos Oz : Œuvres, quarto, avril 2022 Conçu avec l'écrivain et publié à titre posthume en
2022, cet ouvrage, intitulé simplement Œuvres, fait le point sur son
parcours, à travers un choix de ses écrits et se termine par quelques
conférences. Complété par des documents personnels inédits et les contributions
de son traducteur anglais, Nicholas de Lange et de sa fille,
l'historienne Fania Oz-Salzberger, cette édition permet de découvrir le
regard qu'Amos Oz portait sur le monde, en particulier Israël, la
Jérusalem divisée de son enfance et le kibboutz, lieu contrasté
de solitude et de vie collective, creusets de son engagement politique.
Après l’épisode de son évanouissement en janvier 1844 en revenant de Deauville avec son frère Achille, qui est comme son père médecin, la famille Flaubert part en mars 1845 pour un voyage en Italie et en Suisse.
C’est à Gênes que Flaubert découvre un tableau qui sera un véritable choc : La tentation de Saint-Antoine.
L’ermite tenté par le diable est pour lui une révélation, sujet que
lequel il écrira plus tard une nouvelle dont l’ultime version ne sera
achevée qu’en 1872. Il parle « d’un ensemble fourmillant, grouillant et
ricanant d’une façon grotesque et empêtrée. »
Château de Chillon
Puis c’est la Suisse qu’ils rejoignent par Martigny : « C’est la vraie Suisse verte, neigeuse au sommet, plantureuse dans la vallée. » Après Sierre, ce sont les rives du Léman, le château de Chillon, bien connu depuis le séjour de Byron. Voyant le nom du poète, Flaubert écrit « j’ai mis ma main sur mon cœur et je l’ai senti battre plus fort… »
Le périple se poursuit par Clarens, la maison de Mme de Warrens, l’amie de Rousseau. Mais la maison a disparu ; il est très déçu. En route pour Genève, il s’arrête à Coppet visiter le château de Germaine de Staël où il peut admirer le fameux portrait peint par Gérard. À Genève, un hommage à Rousseau s’impose : il va jusque sur la petite île voir sa statue, « ce vieux Rousseau se tenait immobile sur son piédestal… » Avant de regagner Rouen, il faut un petit crochet par Ferney-Voltaire, par un jour maussade et pluvieux.
Lucerne, le pont couvert
Le voyage de 1874
À l’été 1874, fatigué et dépressif, des ennuis familiaux ajoutés à ses
déboires littéraires ont eu raison de sa santé. C’est donc pour se
refaire une santé qu’il retourne en Suisse, au Righi (ou Rigi) près de Lucerne.
Le pavillon de Croisset
Mais il ne goûte pas vraiment son séjour, les montagnes sont trop
majestueuses et en cette saison, il y a trop de touristes. Il écrit à
son ami l’écrivain Tourgueniev qu’il n’est pas « l’home de la Nature… Les Alpes, c’est trop grand pour nous être utiles. » Il se sent aussi trop vieux pour se mesurer à la montagne. Finalement, il repart chez lui à Croisset le 18 juillet, non sans un ultime crochet par Lucerne et Genève.