samedi 7 février 2015

Laurent Gaudé Danser les ombres

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Référence : Laurent Gaudé, "Danser les ombres", éditions Actes Sud,  250 pages, 2015 

« Dans "danser les ombres", il y a la joie du mot "danser" et le drame du mot "ombres". Le projet du roman est dans les deux, la souffrance et la lumière » Laurent Gaudé 

« Il allait tous les jours au cimetière où il parlait pendant des heures aux ombres. » Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta, page 158


« Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera », dit la vieille dame. (Danser les ombres)

Laurent Gaudé [1] dans une interview, parle du cheminement qui a présidé à l'écriture de son roman. D'abord la trame scénarique qui repose sur son désir de « raconter la vie courageuse, têtue, obstinée, de ces hommes et de ces femmes qui luttent chaque jour contre la dureté de la vie. Lucine, Saul et tous les amis qui fréquentent l’ancien bordel chez Fessou s’accrochent à cette idée : construire une vie animée par le désir. S’affranchir de la nécessité. Être libre et, pourquoi pas, heureux. » 

Il en profite aussi pour replacer son histoire dans le contexte des événements tragiques de 2010, « pour parler du séisme, de cette force qui vient mettre à bas la vie des hommes et les laisse démunis, nus, » et surtout il veut « faire ressortir la beauté de ceux qui luttent, même petitement, même dérisoirement, ceux qui s’arcboutent pour rester debout, ceux qui continuent à croire à la fraternité et à la possibilité de l’amour. » L'espoir chevillé au corps, envers et contre tout.

Ce qui a impressionné Laurent Gaudé, c'est la vision qu'il a ramenée de sa visite à Port-au-Prince où, malgré cette ambivalence indicible de laideur, de violence et de désespoir, mélangés aux sourires et à la dignité des gens qu'il rencontre, il y détecte une tension, un rythme qui "colle" parfaitement à son phrasé, à sa manière d'écrire, « tout est sec et rapide et en même temps l’épopée et le lyrisme ne sont jamais loin. »
J’aime, ajoute-t-il, « ces mariages des extrêmes. C’est cela que je veux faire entendre dans mon roman : le rythme de Port-au-Prince. Sa frénésie permanente. »

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Quand la jeune Lucine arrive de Jacmel à Port-au-Prince, qui lui rappelle sa jeunesse, elle y retrouve une certaine idée du bonheur et pressent que désormais elle y restera. « Elle était là, elle, au milieu de tout cela, et elle sentait qu’elle retrouvait non seulement sa ville, puante, grouillante, frénétique, mais aussi sa propre existence. Et alors, surprise elle-même de pouvoir le faire, elle sourit. »

Mais, le lendemain, la terre se met à trembler et ça change tout. Dans ce monde brusquement bouleversé, Laurent Gaudé relie passé et présent, corps et âmes et dessine dans les décombres encore fumantes une fraternité désarmantes entre toutes les victimes pour conjurer la peur des vivants et ne pas oublier les morts.

Il en parle avec une forte émotion, ciselant des images qui évoquent fortement la réalité : « Là où la terre a faim, les poteaux électriques s’effondrent et les murs s’écroulent. Là où la terre a faim, les arbres sont déracinés, les voitures aplaties par mille objets carambolés. Là où la terre a faim, ce n’est que désastre et carnage. Le sol ouvre sa gueule d’appétit. Il n’y a pas de sang parce que tout est dissimulé par un grand nuage blanc qui monte lentement du sol. »

              

Laurent Gaudé brosse de beaux personnages pris dans les soubresauts politiques qui hantent l'île d'Haïti depuis longtemps comme Saul, médecin raté, désenchanté depuis que le président Aristide a trahi le peuple, la belle Lucine qui a sacrifié ses études à sa famille, le vieux Matrak et son taxi, travaillé pat son rôle au temps des Duvallier, tous ce groupe se retrouvant dans l'ancien bordel du vieux Tess, qui jouent aux dominos, troussent le vers poésie, pérorent sans fin sur leurs souvenirs et la politique.

Danser les ombres donne une image si contrastée d'Haïti avec cette totale césure entre une société coupée entre riches et miséreux, la dignité de ces derniers malgré des blessures encore sensibles, et ces démons nés d'une longue tradition de dictatures des Duvalier et leurs tontons macoutes.

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Laurent Gaudé lors du prix Goncourt en 2004

Commentaires et critiques
* « Pour raconter l'indicible, Laurent Gaudé tisse un lien entre le passé et l'instant, les vivants et les morts, les corps et les esprits. Tout au long du récit, j'ai senti la pulsation vitale animer ses lignes et éprouvé la vibration intense des rires et des larmes. » L'Express, 6 février 2015
* « Roman de vie et de mort, Danser les ombres est un chant d'amour à Haïti, découverte récemment par l'auteur du Soleil des Scorta. Néophyte ne veut pas dire ignorant. Une multitude de détails tirés de l'observation scrupuleuse de la vie en Haïti en composent le plus authentique des portraits. » Le Figaro 6 février 2015
« "Danser les ombres" est un grand roman lyrique, qui emporte le lecteur dans sa danse. Un très bel hommage au peuple et à la terre Haïtienne, cinq ans après le séisme qui l'a ravagé. » Culturebox 13 janvier 2015

Notes et références
[1] Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé publie son œuvre chez Actes Sud.
Il est notamment l’auteur de Cris (2001 ; Babel n° 613), La mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003 ; Babel n° 667), Le soleil des Scorta (2004, prix Goncourt 2004, prix Jean-Giono 2004 ; Babel n° 734), Eldorado (2006 ; Babel n° 842), Dans la nuit Mozambique (2007 ; Babel n° 902), La porte des Enfers (2008 ; Babel n° 1015), Ouragan (2010 ; Babel n° 1124), Les oliviers du Négus (2011) et Pour seul cortège (2012).

Mes fiches sur Laurent Gaudé
- Le Soleil des Scorta

- Danser les ombres   
- La porte des Enfers
- Gaudé et tremblements de terre
- Écoutez nos défaites --  
  
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