L'écrivain Ivan Tourgueniev dans la région parisienne
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Tourgueniev est une biographie d'
Ivan Tourgueniev écrite par l'historien et écrivain français d'origine russe
Henri Troyat.

Tourgueniev en 1874
Homme ambivalent,
Tourgueniev a un physique
avantageux, beaux ténébreux grand aux traits énergiques, mais au
caractères apparemment ondoyant et parfois superficiel, mais très
sensible comme le laisse penser beaucoup de ses nouvelles et de ses
romans.
L'intérêt de cet ouvrage réside d'abord dans le fait qu'on a peu de
biographies d'Ivan Tourgueniev écrites en français -à part celle d'
André Maurois dont la première édition date de 1931- et que
Henri Troyat
s'appuie uniquement sur des documents de première main -dont certains
inédits- sur sa correspondance avec ses amis russes comme
Annenkov ou français comme
Flaubert et surtout les lettres échangées avec
Pauline Viardot.
1- Tourgueniev et Pauline Viardot

Pauline Viardot L'entrée de Courtavenel
Tourgueniev effectue son premier voyage à Paris en
1845 à l'âge de 27 ans. Pour lui, Paris est synonyme d'amour puisqu'il
va y retrouver son grand amour, '
l'incomparable', la cantatrice
Pauline Viardot qui aime entre deux tournées, se reposer à l'écart de la capitale dans son domaine de
Courtavenel près de Rosny dans la Seine-et-Marne.
[1]
Il est aux anges quand il entend sa voix mélodieuse s'élever dans les
vastes pièces du château et devient un ami intime de son mari. Il est
enchanté par la douceur des paysages de ce coin de l'Ile-de-France. Il
reviendra souvent à
Courtavenel, désespéré de leurs séparations, adressant à
Pauline quantité de lettres toujours écrites en français, elle accaparée par ses nombreux concerts, lui rappelé en
Russie par ses activités... et par sa mère.
Cette mère terrible, autocrate, possessive qui l'étouffe mais détient
les cordons de la bourse... qu'elle lui coupera d'ailleurs à plusieurs
reprises.
[2] Il sent bien à
Courtavenel, même si sa présence assidue et insolite détonne quelque peu, amoureux transi de
Pauline et ami intime du mari auquel il écrit "il n'y a pas d'endroit sur la terre que j'aime à l'égal de
Courtavenel... vous avez en moi mon cher
Viardot, un ami dévoué à toute épreuve.
[3]
Il y fait de courts séjours, toujours sous le charme de Pauline qu'on
décrit cependant comme ayant le dos épais, les yeux saillants et une
large bouche. Mais elle rayonnait de telle façon qu'il était sous son
emprise. En 1856, il y passe plusieurs semaines dans un enchantement
total. On va à la chasse, on fait de la musique, on lit des textes et on
joue des comédies avec les invités. "
De quelle manière charmante nous passions à Courtavenel. Chaque jour paraissait être un cadeau" écrit-il à son ami
Botkine.
[4] Ivan Tourgueniev doit aussi s'occuper de
sa fille Pélagie, qu'on appelle
Paulinette, qui vivait alors chez
les Viardot et avec qui elle ne s'entend plus guère. Ils s'installent tous deux à Paris, d'abord au 206
rue de Rivoli puis
11 rue de l'Arcade.
Mais son moral est entamé par une affection persistante et
douloureuse à la vessie. De plus, il s'est brouillé avec Tolstoï -ce ne
sera pas la dernière fois entre deux au caractère si différent- et cet
hiver parisien particulièrement rigoureux n'arrange rien. "
Ma vessie m'empêche d'écrire, troublant ma quiétude et ma tranquillité d'esprit" écrit-il à
Botkine en décembre 1856. En mai de l'année suivante, malgré Pauline et malgré sa fille, il décide de partir à Londres chez son ami
Herzen. Il revient à Paris pour un court séjour en juillet-août 1957 mais
Pauline est lointaine et fréquemment absente. De plus, il se sent à l'étroit entre Pauline, son mari et ses enfants.
[5]
Quand à l'été 1859 il revient à
Courtavenel, il n'est pas pour
Pauline "
qu'un vieil ami inoffensif". On le retrouve ensuite à Rome avec son ami
Botkine puis en France à Paris, à Vichy et bien sûr à
Courtavenel. "
Ma santé est bonne, écrit-il à la comtesse Lambert, mais mon âme est triste".
[6] Tourgueniev se sentait en porte-à-faux dans son personnage double, "
ni
tout à fait révolutionnaire, ni tout à fait conservateur, ni tout à
fait russe, ni tout à fait étranger, ni tout à fait amant, ni tout à
fait ami" commente
Henri Troyat (page 142).
De son domaine de
SpassKoïé près d'Orel, il passe par Londres avant de revenir à Paris et à
Courtavenel. C'est là qu'il apprend que le 19 février 1861, le tsar Alexandre II a supprimé de servage. Après quelques mois passés à
Spasskoïe pour régler la question du servage sur ses terres, il est de retour à Paris où il aide son ami
Bakounine. Mais une surprise de taille l'attend : les
Viardot vendent Courtavenel.

Ivan Tourgueniev
2- De 'Polinette' à la guerre
En 1864, il revient à Paris pour s'occuper de sa fille
Paulinette, lui chercher un mari qui sera finalement
Gaston Bruère,
le mariage étant célébré à Paris le 25 février 1865. Nouveau voyage à
Paris en mai 1867 quelques jours après l'attentat n dans la capitale
française contre le tsar Alexandre II pour voir sa fille jeune mariée et
visiter l'Exposition universelle.
Avec
Maxime du Camp [7] il assiste
horrifié, à l'exécution d'un homme condamné pour avoir tué toute une
famille, expérience qui lui fit une forte impression et qu'il raconta
dans son récit "
L'Exécution de Troppmann". En 1870, la guerre franco-prussienne lui rend Paris inaccessible. De
Baden-Baden où il réside, il rejoint
Pauline Viardot en exil à Londres qui se débat dans de gros ennuis financiers. C'est là que
Dostoïevski l'a caricaturé dans le personnage de l'écrivain
Karmizinov dans "Les Possédés". «
Qu'il s'amuse donc » répondit-il dédaigneusement à son ami
Polonski.
[8]

Tourgueniev et Louis Viardot
Retour à Paris
La guerre terminée,
Tourgueniev reprend le chemin de Paris avec les
Viardot, dans leur hôtel particulier du
48 rue de Douai.
Pour mieux entendre chanter Pauline, il fit mettre un tuyau acoustique
entre ses appartements du premier étage et le salon de musique. Il avait
formé un groupe d'amis,
Maupassant, Zola, Daudet, George Sand, Edmond de Goncourt et quelques autres qui se rencontraient souvent chez
Flaubert soit au Croisset, soit dans son appartement de
la rue Murillo dont les fenêtres ouvraient sur
le Parc Monceau. Il le décrivent comme un homme «
à
la soyeuse barbe blanche, à l'épaisse chevelure d'argent, au nez fort
et au regard tendre, gageant une impression de mystère et de mélancolie. »
Son dernier roman "
Terres vierges" est, comme les
précédents, très critiqué dans son pays, non sur des critères
littéraires, mais pour des questions politiques, ce qui l'attriste
beaucoup et l'éloigne un peu plus de sa patrie. Il trouve une
consolation avec sa fille
Pauline Bruère qui lui donne successivement deux petits-enfants
Jeanne puis Georges-Albert. Quand il apprit la prolongation du mandat de
Mac-Mahon pour sept ans, il confia à son ami Flaubert : «
Eh bien, mon cher ami, depuis hier soir vous avez la dictature militaire. »
[9] Chez les
Viardot, la vie avait repris comme à l'accoutumée en musique et jeux de société.
3- De Bougival aux dernières années
L'installation à Bougival
«
Les Viardot et moi avons acheté ici à Bougival une merveilleuse villa à trois-quarts d'heure en voiture de Paris » écrit-il à
Kolbassine
en juillet 1875. Lui se fait construire un pavillon sur une hauteur du
parc. En fait, ils se partagent entre la résidence de la
rue de Douai à Paris et
Bougival.
Tourgueniev est très préoccupé par la situation en Russie,
l'effervescence des milieux étudiants mais il reçoit une lettre
stupéfiante : après 17 ans de brouille et même de haine,
Léon Tolstoï lui offre de nouveau son amitié.
[10] Mais décidément, leurs caractères sont trop opposés et leurs relations resteront tendues.

La maison de Bougival
Les dernières années
En 1879,
Tourgueniev regagna la
Russie, où contrairement à son
attente, il fut accueilli triomphalement, au point de susciter la
jalousie de
Pauline. Il est encore en Russie pour commémorer la mort de
Pouchkine, quand il apprend le décès de son grand ami
Flaubert qui le
met dans un grand désarroi. «
C’est une de ces douleurs dont on ne veut pas se consoler » écrivit-il à la nièce de Flaubert. (
Lettre à Caroline Commanvillede mai 1880)
Il revient en France fin juin 1880, très amer de sa confrontation avec
Dostoïevski à Moscou. «
Sa grosse voix et son grand rire nous manquaient » commente
Alphonse Daudet. (Alphonse Daudet, "Trente ans de Paris") L’année suivante est contrastée pour Tourgueniev : partagé par la disparition de
Dostoïevski, un séjour morose dans son domaine de
Passkoïé où il rêve de son amour platonique pour la jeune actrice
Marie Savina, un passage chez
Tolstoï à Iasnaïa Poliana où l’accueil manque de chaleur.
Fin août, il est de retour à Paris mais c’est pour voler au secours
de sa fille qui connaît de graves ennuis domestiques et financiers. De
plus, il est mal portant et ne se déplace plus guère. (
Charcot a
diagnostiqué une «
névralgie cardialgique goutteuse ») Il
entreprend cependant d’écrire une nouvelle, l’histoire d’un amour non
partagé et d’un envoûtement funèbre qu’il intitule d’abord "
Après la mort" puis finalement "
Clara Militch" du nom de son héroïne. « Jamais
Tourgueniev
n’avait su à ce point, écrit
Troyat, accorder le mystère du sujet à la
clarté de la langue. » Mais sa santé s’altère encore et Daudet qui le
visite, écrira : «
Toujours l’ami là-haut sur son divan : mais combien affaibli et changé ! »
Ne pouvant plus écrire, il dicta à
Pauline Viardot ses deux dernières nouvelles, dont la dernière «
Une fin » contait la vie d’un jeune noble ruiné. Il rendit l’âme dans sa chambre de
Bougival le
21 août 1883 en ayant une dernière parole pour sa chère Pauline : «
Voici la reine des reines ! Que de bien elle a fait ! »
Notes et références
1. ↑ Le château a été détruit vers 1884 et il n'en reste qu'une ferme.
2. ↑ Elle agira d'ailleurs de la même façon avec son frère qui ne sera pas mieux loti.
3. ↑ Lettre de juin 1850
4. ↑ Lettre d'octobre 1856
5. ↑ Lettre à son ami Nekrassov d'août 1857
6. ↑ Lettre de la mi-juillet 1859
7. ↑ Maxime Du Camp grand ami de Flaubert avec qui il avait le voyage de Bretagne
8. ↑ Lettre d'avril-mai 1871
9. ↑ Lettre à Gustave Flaubert daté du 19 novembre 1873
10. ↑ Lettre de Léon Tolstoï d'avril 1878
Bibliographie
- Biographies d'auteurs russes par Henri Troyat : Dostoievski
(1940), Pouchkine (1946), L'étrange destin de Lermontov (1952), Tolstoï
(1965), Gogol (1971), Tchekov (1984), Maxime Gorki (1986) et Boris
Pasternack (2006), André Maurois, "Tourgueniev", éditions Grasset, 1931
(édition d’origine)
- E Halpérine-Kaminsky, "Tourgueniev d’après sa correspondance avec ses anis français", Bibliothèque Charpentier, 1901
En complément
- Les lieux : Vaudoy-en-Brie et Courtavenel
- Les personnages : Pauline Viardot et Paul Viardot
- Les principaux amis cités dans l'ouvrage : Alexandre Herzen, Vassili Botkine, Nikolaï Nekrassov et Iakov Polonski
Voir aussi mes fiches sur la russie :
Sur les écrivains : Saint-Pétersbourg et ses écrivains, Maxime Gorki, Ivan Tourgueniev
Sur St-Pétersbourg : Le Palais de Pavlovsk, Le parc de Pavlovsk, Le Palais de Tsarskoie Selo, Le palais de Peterhof
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