dimanche 11 janvier 2015

Ivan Tourgueniev en France

L'écrivain Ivan Tourgueniev dans la région parisienne
<< Ivan Tourgueniev entre Courtavenel et Bougival >>
<< son amour pour Pauline Viardot   © cjb © • >>

Tourgueniev est une biographie d'Ivan Tourgueniev écrite par l'historien et écrivain français d'origine russe Henri Troyat.

Description de cette image, également commentée ci-après    Tourgueniev en 1874

Homme ambivalent, Tourgueniev a un physique avantageux, beaux ténébreux grand aux traits énergiques, mais au caractères apparemment ondoyant et parfois superficiel, mais très sensible comme le laisse penser beaucoup de ses nouvelles et de ses romans.

L'intérêt de cet ouvrage réside d'abord dans le fait qu'on a peu de biographies d'Ivan Tourgueniev écrites en français -à part celle d'André Maurois dont la première édition date de 1931- et que Henri Troyat s'appuie uniquement sur des documents de première main -dont certains inédits- sur sa correspondance avec ses amis russes comme Annenkov ou français comme Flaubert et surtout les lettres échangées avec Pauline Viardot.

1- Tourgueniev et Pauline Viardot

Paulineviardot.jpg            Pauline Viardot                      L'entrée de Courtavenel

Tourgueniev effectue son premier voyage à Paris en 1845 à l'âge de 27 ans. Pour lui, Paris est synonyme d'amour puisqu'il va y retrouver son grand amour, 'l'incomparable', la cantatrice Pauline Viardot qui aime entre deux tournées, se reposer à l'écart de la capitale dans son domaine de Courtavenel près de Rosny dans la Seine-et-Marne. [1]

Il est aux anges quand il entend sa voix mélodieuse s'élever dans les vastes pièces du château et devient un ami intime de son mari. Il est enchanté par la douceur des paysages de ce coin de l'Ile-de-France. Il reviendra souvent à Courtavenel, désespéré de leurs séparations, adressant à Pauline quantité de lettres toujours écrites en français, elle accaparée par ses nombreux concerts, lui rappelé en Russie par ses activités... et par sa mère.

Cette mère terrible, autocrate, possessive qui l'étouffe mais détient les cordons de la bourse... qu'elle lui coupera d'ailleurs à plusieurs reprises. [2] Il sent bien à Courtavenel, même si sa présence assidue et insolite détonne quelque peu, amoureux transi de Pauline et ami intime du mari auquel il écrit "il n'y a pas d'endroit sur la terre que j'aime à l'égal de Courtavenel... vous avez en moi mon cher Viardot, un ami dévoué à toute épreuve. [3]

Il y fait de courts séjours, toujours sous le charme de Pauline qu'on décrit cependant comme ayant le dos épais, les yeux saillants et une large bouche. Mais elle rayonnait de telle façon qu'il était sous son emprise. En 1856, il y passe plusieurs semaines dans un enchantement total. On va à la chasse, on fait de la musique, on lit des textes et on joue des comédies avec les invités. "De quelle manière charmante nous passions à Courtavenel. Chaque jour paraissait être un cadeau" écrit-il à son ami Botkine. [4] Ivan Tourgueniev doit aussi s'occuper de sa fille Pélagie, qu'on appelle Paulinette, qui vivait alors chez les Viardot et avec qui elle ne s'entend plus guère. Ils s'installent tous deux à Paris, d'abord au 206 rue de Rivoli puis 11 rue de l'Arcade.

Mais son moral est entamé par une affection persistante et douloureuse à la vessie. De plus, il s'est brouillé avec Tolstoï -ce ne sera pas la dernière fois entre deux au caractère si différent- et cet hiver parisien particulièrement rigoureux n'arrange rien. "Ma vessie m'empêche d'écrire, troublant ma quiétude et ma tranquillité d'esprit" écrit-il à Botkine en décembre 1856. En mai de l'année suivante, malgré Pauline et malgré sa fille, il décide de partir à Londres chez son ami Herzen. Il revient à Paris pour un court séjour en juillet-août 1957 mais Pauline est lointaine et fréquemment absente. De plus, il se sent à l'étroit entre Pauline, son mari et ses enfants. [5]

Quand à l'été 1859 il revient à Courtavenel, il n'est pas pour Pauline "qu'un vieil ami inoffensif". On le retrouve ensuite à Rome avec son ami Botkine puis en France à Paris, à Vichy et bien sûr à Courtavenel. "Ma santé est bonne, écrit-il à la comtesse Lambert, mais mon âme est triste". [6] Tourgueniev se sentait en porte-à-faux dans son personnage double, "ni tout à fait révolutionnaire, ni tout à fait conservateur, ni tout à fait russe, ni tout à fait étranger, ni tout à fait amant, ni tout à fait ami" commente Henri Troyat (page 142).

De son domaine de SpassKoïé près d'Orel, il passe par Londres avant de revenir à Paris et à Courtavenel. C'est là qu'il apprend que le 19 février 1861, le tsar Alexandre II a supprimé de servage. Après quelques mois passés à Spasskoïe pour régler la question du servage sur ses terres, il est de retour à Paris où il aide son ami Bakounine. Mais une surprise de taille l'attend : les Viardot vendent Courtavenel.

Ivan Tourgueniev Ivan Tourgueniev

2- De 'Polinette' à la guerre

En 1864, il revient à Paris pour s'occuper de sa fille Paulinette, lui chercher un mari qui sera finalement Gaston Bruère, le mariage étant célébré à Paris le 25 février 1865. Nouveau voyage à Paris en mai 1867 quelques jours après l'attentat n dans la capitale française contre le tsar Alexandre II pour voir sa fille jeune mariée et visiter l'Exposition universelle.

Avec Maxime du Camp [7] il assiste horrifié, à l'exécution d'un homme condamné pour avoir tué toute une famille, expérience qui lui fit une forte impression et qu'il raconta dans son récit "L'Exécution de Troppmann". En 1870, la guerre franco-prussienne lui rend Paris inaccessible. De Baden-Baden où il réside, il rejoint Pauline Viardot en exil à Londres qui se débat dans de gros ennuis financiers. C'est là que Dostoïevski l'a caricaturé dans le personnage de l'écrivain Karmizinov dans "Les Possédés". « Qu'il s'amuse donc » répondit-il dédaigneusement à son ami Polonski. [8]

     Tourgueniev et Louis Viardot

Retour à Paris

La guerre terminée, Tourgueniev reprend le chemin de Paris avec les Viardot, dans leur hôtel particulier du 48 rue de Douai. Pour mieux entendre chanter Pauline, il fit mettre un tuyau acoustique entre ses appartements du premier étage et le salon de musique. Il avait formé un groupe d'amis, Maupassant, Zola, Daudet, George Sand, Edmond de Goncourt et quelques autres qui se rencontraient souvent chez Flaubert soit au Croisset, soit dans son appartement de la rue Murillo dont les fenêtres ouvraient sur le Parc Monceau. Il le décrivent comme un homme « à la soyeuse barbe blanche, à l'épaisse chevelure d'argent, au nez fort et au regard tendre, gageant une impression de mystère et de mélancolie. »

Son dernier roman "Terres vierges" est, comme les précédents, très critiqué dans son pays, non sur des critères littéraires, mais pour des questions politiques, ce qui l'attriste beaucoup et l'éloigne un peu plus de sa patrie. Il trouve une consolation avec sa fille Pauline Bruère qui lui donne successivement deux petits-enfants Jeanne puis Georges-Albert. Quand il apprit la prolongation du mandat de Mac-Mahon pour sept ans, il confia à son ami Flaubert : « Eh bien, mon cher ami, depuis hier soir vous avez la dictature militaire. » [9] Chez les Viardot, la vie avait repris comme à l'accoutumée en musique et jeux de société.

3- De Bougival aux dernières années

L'installation à Bougival

« Les Viardot et moi avons acheté ici à Bougival une merveilleuse villa à trois-quarts d'heure en voiture de Paris » écrit-il à Kolbassine en juillet 1875. Lui se fait construire un pavillon sur une hauteur du parc. En fait, ils se partagent entre la résidence de la rue de Douai à Paris et Bougival. Tourgueniev est très préoccupé par la situation en Russie, l'effervescence des milieux étudiants mais il reçoit une lettre stupéfiante : après 17 ans de brouille et même de haine, Léon Tolstoï lui offre de nouveau son amitié. [10] Mais décidément, leurs caractères sont trop opposés et leurs relations resteront tendues.

Tourgueniev-bougival.jpg  La maison de Bougival

Les dernières années

En 1879, Tourgueniev regagna la Russie, où contrairement à son attente, il fut accueilli triomphalement, au point de susciter la jalousie de Pauline. Il est encore en Russie pour commémorer la mort de Pouchkine, quand il apprend le décès de son grand ami Flaubert qui le met dans un grand désarroi. « C’est une de ces douleurs dont on ne veut pas se consoler » écrivit-il à la nièce de Flaubert. (Lettre à Caroline Commanvillede mai 1880)

Il revient en France fin juin 1880, très amer de sa confrontation avec Dostoïevski à Moscou. « Sa grosse voix et son grand rire nous manquaient » commente Alphonse Daudet. (Alphonse Daudet, "Trente ans de Paris") L’année suivante est contrastée pour Tourgueniev : partagé par la disparition de Dostoïevski, un séjour morose dans son domaine de Passkoïé où il rêve de son amour platonique pour la jeune actrice Marie Savina, un passage chez Tolstoï à Iasnaïa Poliana où l’accueil manque de chaleur.

Fin août, il est de retour à Paris mais c’est pour voler au secours de sa fille qui connaît de graves ennuis domestiques et financiers. De plus, il est mal portant et ne se déplace plus guère. (Charcot a diagnostiqué une « névralgie cardialgique goutteuse ») Il entreprend cependant d’écrire une nouvelle, l’histoire d’un amour non partagé et d’un envoûtement funèbre qu’il intitule d’abord "Après la mort" puis finalement "Clara Militch" du nom de son héroïne. « Jamais Tourgueniev n’avait su à ce point, écrit Troyat, accorder le mystère du sujet à la clarté de la langue. » Mais sa santé s’altère encore et Daudet qui le visite, écrira : « Toujours l’ami là-haut sur son divan : mais combien affaibli et changé ! »

Ne pouvant plus écrire, il dicta à Pauline Viardot ses deux dernières nouvelles, dont la dernière « Une fin » contait la vie d’un jeune noble ruiné. Il rendit l’âme dans sa chambre de Bougival le 21 août 1883 en ayant une dernière parole pour sa chère Pauline : « Voici la reine des reines ! Que de bien elle a fait ! »

Notes et références
1. ↑ Le château a été détruit vers 1884 et il n'en reste qu'une ferme.
2. ↑ Elle agira d'ailleurs de la même façon avec son frère qui ne sera pas mieux loti.
3. ↑ Lettre de juin 1850
4. ↑ Lettre d'octobre 1856
5. ↑ Lettre à son ami Nekrassov d'août 1857
6. ↑ Lettre de la mi-juillet 1859
7. ↑ Maxime Du Camp grand ami de Flaubert avec qui il avait le voyage de Bretagne
8. ↑ Lettre d'avril-mai 1871
9. ↑ Lettre à Gustave Flaubert daté du 19 novembre 1873
10. ↑ Lettre de Léon Tolstoï d'avril 1878

Bibliographie
  • Biographies d'auteurs russes par Henri Troyat : Dostoievski (1940), Pouchkine (1946), L'étrange destin de Lermontov (1952), Tolstoï (1965), Gogol (1971), Tchekov (1984), Maxime Gorki (1986) et Boris Pasternack (2006), André Maurois, "Tourgueniev", éditions Grasset, 1931 (édition d’origine)
  • E Halpérine-Kaminsky, "Tourgueniev d’après sa correspondance avec ses anis français", Bibliothèque Charpentier, 1901
En complément
- Les lieux : Vaudoy-en-Brie et Courtavenel
- Les personnages : Pauline Viardot et Paul Viardot
- Les principaux amis cités dans l'ouvrage : Alexandre Herzen, Vassili Botkine, Nikolaï Nekrassov et Iakov Polonski

Voir aussi mes fiches sur la russie :
Sur les écrivains : Saint-Pétersbourg et ses écrivains, Maxime Gorki, Ivan Tourgueniev
Sur St-Pétersbourg : Le Palais de Pavlovsk, Le parc de Pavlovsk, Le Palais de Tsarskoie Selo, Le palais de Peterhof

     <<<<<< Christian Broussas - Feyzin, 27 mars 2012 - <<© • cjb • © >>>>>>

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire