Conception de son roman-témoignage
Référence : Patrick Modiano, "Dora Bruder", éditions Gallimard, 252 pages, avril 1997, isbn 2-0704-0848-5
« ... Le béton, la couleur de l'amnésie. » p 136
L'histoire commence en décembre 1988 quand Patrick Modiano lit dans le numéro de Paris-Soir datant du 31 décembre 1941, un avis de recherche passé par les parents d'une adolescente de 15 ans nommée Dora Bruder. Description quasi anthropométrique : « ...
1 m 55, visage ovale, yeux gris marron, manteau sport gris, pull-over
bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron... » suit l'adresse des parents 41 boulevard Ornano à Paris.
/image%2F0404379%2F20250112%2Fob_74246d_dora-bruder.png)
Patrick Modiano est très intrigué par sa lecture et écrit dans son livre "Dora Bruder", « je
n’ai cessé d’y penser durant des mois et des mois. (…) Il me semblait
que je ne parviendrais jamais à retrouver la moindre trace de Dora Bruder. Alors le manque que j’éprouvais m’a poussé à écrire un autre roman, "Voyage de noces". »
Dans ce roman datant de juillet 1990, "Voyage de noces", Modiano parle d'une jeune fille Ingrid Teyrsen directement inspirée de "Dora Bruder", la fiche descriptive est presque similaire à sa lecture de "France-Soir",
simplement elle a 16 ans, mesure 1,60 mètres, ses vêtements et ses
chaussures changent de couleurs... détails d'écrivains. En novembre
1994, il écrit un article publié par le journal "Libération", intitulé Avec Klarsfeld, contre l’oubli, où il mentionne l'adolescente avec son véritable nom, retrouvant même son nom dans le Mémorial de la déportation des juifs de France de Serge Klarsfeld. Il contacte alors "Serge Klarsfeld", obnubilé par « ces
parents et cette jeune fille qui se sont perdus la veille du jour de
l’an 1942, et disparaissent tous trois dans les convois vers Auschwitz... »
Son enquête est le fil conducteur de son livre datant de mars 1997 sur Dora Bruder,
la fiction n'apparaissant plus que dans les souvenirs liés à sa propre
enfance, qu'il mêle à son récit. La version "poche" parue en 1999 est
enrichie des nouvelles données que l'auteur a recueillies entre-temps et
quelque six plus tard, l'éditrice Françoise Verny écrira un livre sur une amie morte elle-aussi en déportation Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ? que Modiano a préfacé.
Commentaires et citations -
« Pendant près de six ans, je pensais que je ne parviendrais jamais à sortir Dora Bruder du néant. En 1994, Serge Klarsfeld m'a communiqué les fiches du camp de Drancy
et de la préfecture de Police la concernant, elle et ses parents. J'ai
su qu'elle avait été pensionnaire dans une école religieuse rue de Picpus,
qui n'existe plus aujourd'hui. J'ai écrit aux sœurs de cette
institution, qui sont maintenant dans une abbaye en Normandie. J'ai
demandé à ceux qui travaillent aux archives de la préfecture de Police
s'ils pouvaient me donner des renseignements. Ce qu'ils ont fait.» (Rencontre avec Modiano, Gallimard, 2004)
- « Je pense à Dora Bruder.
Je me dis que sa fugue n’était pas aussi simple que la mienne une
vingtaine d’années plus tard, dans un monde redevenu inoffensif. Cette
ville de décembre 1941, son couvre-feu, ses soldats, sa police, tout lui
était hostile et voulait sa perte. A seize ans, elle avait le monde
entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi. [...] D’autres
rebelles, dans le Paris de ces années-là, et dans la même solitude que Dora Bruder, lançaient des grenades sur les Allemands,
sur leurs convois et leurs lieux de réunion. Ils avaient le même âge
qu’elle. Les visages de certains d’entre eux figurent sur l’Affiche Rouge et je ne peux m’empêcher de les associer, dans mes pensées, à Dora.» (Dora Bruder, pages 77–79)
Citations du roman
- « Il
faut longtemps pour que ressurgisse à la lumière ce qui a été effacé.
Des traces subsistent dans les registres et l'on ignore où ils sont
cachés. » p 13
- La vie de sa famille, de ses parents, on l'ignorera pour toujours, « ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence. » p 28
- Quitter le réel des rues de Paris pour « basculer dans le vide. » référence aux Misérables - coïncidence avec le 62 rue du petit Picpus - p 51/52
- « Il m'a fallu écrire 200 pages pour capter inconsciemment un vague reflet de la réalité. » p 54
- « Dora et son père se seraient-ils fait arrêter tous deux pendant le terrible hiver 42. » p 63
- « Je
me suis dit que plus personne ne se souvenait de rien. Derrière le mur
s'étendait... une zone de vide et d'oubli... sous cette couche épaisse
d'amnésie. » p 131
Voyage de noces : Le fantôme de Dora Bruder
Ce roman paru en 1990 comble l’espèce de manque que Modiano éprouvait face à ses vaines recherches sur la vie de Dora Bruder. « Je
n'ai jamais cessé, écrit-il, d'y penser durant des mois et des mois.
[...] Il me semblait que je ne parviendrais jamais à retrouver la
moindre trace de Dora Bruder. Alors le manque que j'éprouvais m'a poussé à l'écriture d'un roman, Voyage de noces. »
L’origine est la même : un encart dans un journal où un père recherche sa fille Ingrid Teyrsen, «
seize ans, 1,60 m, visage ovale, yeux gris, manteau sport brun,
pull-over bleu clair, jupe et chapeau beiges, chaussures sport noires. »
Milan en août, Jean apprend qu’une
jeune femme s’est suicidé et se souvient qu’il l’a connue. Il décide de
disparaître pour mieux partir sur les traces de cette Ingrid et de son mari Rigaud. Il finit par les retrouver sur la Côte d’azur, alors en "France libre", non en voyage de noces mais fuyant la guerre.
Une nouvelle quête d’identité, une nouvelle recherche d’une jeunesse perdue, rappelant un autre roman de Modiano intitulé Dans le café de la jeunesse perdue.
Références bibliographiques
* Le Paris de Modiano, Les lieux de Modiano, Naissance d'un fantôme --
* Modiano et Dora Bruder -- Vidéo Un livre, un jour --
<<< Christian Broussas - Feyzin - 28/01/2013 - © • cjb • © >>>
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire