La littérature contre l'obscurantisme.

Référence : Joshua Hammer, "Les résistants de Tombouctou", éditions Arthaud, mai 2016

          AK Haïdara
L’amour des livres et de ce qu’ils transmettent de l’histoire des hommes et de leur culture.

Années 1980. Al-Qaïda a déclaré la guerre au monde entier et à toute œuvre artistique, quelle qu’elle soit,  qui n’est pas dans son obédience. La littérature en particulier. Un livre, c’est si fragile, une mémoire qui se délite au fil du temps.   

Quelques habitants de Tombouctou dont leur chef Abdel Kader Haïdara, sont bien décidés à sauver les très vieux et très précieux manuscrits africains des griffes des prédateurs islamistes. Pendant ces années de peur et de désolation, il parcourt l’immense désert pour recenser tous ces précieux manuscrits islamiques et préislamiques conservés dans les villages sahéliens. Pour mieux atteindre son but, Il va aussi devenir "trafiquant".

   

Tombouctou, située sur les bords du fleuve Niger, conservait jalousement, dans ses caves, sous le sable, une bibliothèque de 377 000 manuscrits sur une veste  période de l'histoire de l'Afrique, de l'islam, couvrant toutes les sciences humaines. Les premiers manuscrits remontent semble-t-il au VII ème siècle. Il faut faire vite, pas seulement pour les mettre à l’abri d’Al-Qaïda mais également pour les préserver des ravages des termites.

   
Extraits d'un Coran du 12ème siècle


L'avance des troupes djihadistes rend urgente ce travail et il va falloir au plus vite disperser dans Tombouctou les ouvrages, et à cet effet, plus de 50000 caisses sont achetés et distribuées. Mais la pression des djihadistes dans la ville même change les données du problème, il faut absolument tout charger dans des pirogues et gagner Bamako.

Mais tout ne peut être sauvé. Un soir par exemple, un lot de manuscrits sera détruit, » en l'espace de quelques minutes , le travail de certains des plus grands savants de Tombouctou - préservé pendant des siècles, soustrait aux convoitises des djihadistes, miraculeusement réchappé des effets pernicieux de la poussière, des bactéries, de l'eau et des insectes- disparaît dans le brasier. » 

     Joshua Hammer au Mali

Malgré l’action exemplaire d’Abdel Kader Haïdara aidé par des ONG, est plus réservé sur l’aide apportée par les États-Unis et surtout une partie de l’armée, tentée parfois tentée de participer à des activités illicites ou d’aider les rebelles.  

C’est cette histoire si édifiante dans ce siècle où resurgissent les fantômes de l’attentat et de l’intolérance, que l’on croyait enterrés dans les blockhaus de Berlin, que nous relate le grand reporter Joshua Hammer qu’il traite comme une épopée moderne, ménageant les effets à travers de multiples péripéties où, une fois n’est pas coutume, les gentils vont remporter une victoire sue les méchants. [1]

Histoire édifiante s’il en est. Où les héros et la littérature vont finir par terrasser le dragon islamiste. 

      

Le seul bémol est ce mélange entre cette espèce de chasse au trésor à contre sens, le combat des forces du bien qui veulent sauvegarder ce trésor et les forces du mal qui voudraient le détruire, et les considérations géopolitiques – les ONG, les États-Unis, les institutions et l’armée du Mali… - qui interfèrent dans cette histoire exemplaire et viennent obscurcir la limpidité, le fil du récit.
Mais c'est aussi la rançon du genre : ce récit est avant tout un témoignage, une transcription historique qui ne se mêle pas de fiction.

           
                                             Exemple de manuscrits de Tombouctou


Extraits d’une interview à RFI :

La sauvegarde des manuscrits était-elle vitale ?
À la fin de l’occupation des jihadistes à Tombouctou, ces derniers ont ramassé tous les manuscrits qu’ils pouvaient trouver et les ont brulés, en détruisant presque 5 000 manuscrits dans la bibliothèque nationale. Alors oui, on peut dire que si Abdel Kader et ses camarades n’avaient pas évacué les manuscrits avant cela, on aurait perdu peut-être tous les manuscrits qui restaient dans la ville. D’autant plus que les jihadistes voulaient se venger du peuple de Tombouctou, de l’Unesco, des soldats français et ils ont brûlé tout ce qu’ils ont trouvé  pour assouvir leur  haine. Ils auraient alors détruit les manuscrits, c’est évident.

Quel est cet affrontement dont vous parlez ?
La grande majorité des citoyens de Tombouctou suivent le soufisme de l’islam, c’est-à-dire une version de la religion très mystique avec beaucoup de musique, de danse, avec la célébration des saints… et les deux versions de cette religion s’opposent directement. Il y a une grande compétition entre les deux et les jihadistes voulaient vraiment écraser ce système de soufisme et imposer leur système de salafisme.

Y a-t-il là-bas une tradition de protection et de préservation des œuvres, des manuscrits, quasiment dans chaque famille, dans chaque village ?
Exactement. Il faut dire aussi que déjà, au XIXème siècle, les jihadistes ont essayé de voler les manuscrits et de les détruire. A l’époque, la grande majorité des manuscrits ont été cachés pendant presque un siècle.

Et aujourd’hui, qu’en est-il ?
Actuellement, la sécurité n’existe pas à Tombouctou… Les manuscrits sont maintenant dans un grand bâtiment, protégé, mais ne sont pas dans les bibliothèques, là où ils devraient être. Impossible de dire, en ce moment, quand Abdel Kader réussira à recréer Tombouctou comme la grande ville qu’elle était sur le point de devenir, il y a dix ans.

 
Exemple de manuscrits de Tombouctou


Notes et références
[1]
Les manuscrits de Tombouctou sont conservés actuellement à l’ONG Savama DCI (sauvegarde et valorisation des manusucrits) à Bamako.


Voir aussi
* Les 2 livres d'Éric Orsenna sur le Mali : Madame Bâ et Mali ô Mali --
* L'homme qui sauva les manuscrits de Tombouctou --


<< Christian Broussas – Tombouctou - 15/04/2019 < • © cjb © • >>