lundi 25 juin 2018

Régis Jauffret, Microfictions 2018


Références : Régis Jauffret, Microfictions 2018, éditions Gallimard, collection Blanche, 1 024 pages, 2018
   
    
                                          
Régis Jauffret avec Claire Castillon

On connaît la puissance évocatrice de Régis Jauffret qui revient avec de nouveaux récits cursifs, grinçants et d’une noirceur soutenue où se débat une humanité qui s'enfonce dans les ténèbres, où hommes, femmes, enfants, vieillards nous tendent un impitoyable miroir.
Ces histoires dit-il, lui sont venues « assez naturellement, sans beaucoup de réflexion. » Il a puisé aussi bien dans la réalité que dans  son imaginaire, plongeant dans les arcanes de la création : « je ne pense pas que la création soit un mystère, mais je ne peux pas l'expliquer non plus. On se débarrasse des choses qu'on ne peut pas expliquer en disant que ce sont des mystères… »

Ces micro-fictions sont bien dans la veine d’un auteur qui dans ce genre a déjà publié Histoire d’amour (1998), Fragments de la vie des gens (2000) ou encore Asiles de fous (2005) et plus récemment, inspirés de faits divers, Sévère (2010) ou le terrifiant Claustria (2012). Son œuvre montre son étonnante capacité à sonder les cœurs, à fouiller les âmes dans l’outrance et la souffrance infinie, à mettre à nu des relations humaines basées sur le pouvoir, l’égocentrisme, la manipulation ou l’humiliation.

     

« Je est tout le monde et n’importe qui », écrivait-il déjà il y a une dizaine d’années dans le premier tome de Microfictions qui reçut alors le prix France Culture-Télérama 2007. Dans ce nouveau volume, il écrit cette fois « Toutes les vies à la fois », une vie comme symbole de la condition humaine.

Le format peut surprendre : le livre est constitué  de cinq cents histoires courtes, d’environ une page et demie, selon un dispositif sériel intangible, rangées selon l’ordre alphabétique des titres. Mais Régis Jauffret a voulu que ce soit d’abord un roman conçu autour du thème « toutes les vies à la fois », chaque micro récit ayant sa propre spécificité et comme le rappelait l’auteur dans le premier volume, « chaque histoire prise individuellement n’est pas un cinq centième du livre, de même qu’une foule est plus que la totalité des individus qui la composent ».

Des histoires écrites pour l’essentiel à la première personne, racontant des vies simples mais avec leur côté sombre, aussi réalistes que picaresques qui rejoignent par bien des aspects l’Enfer de Dante.
La fin souvent tragique des personnages est à l’image d’une
société qui prône l’individualisme et plonge dans le suicide d’une violence terroriste aveugle.

          

Régis Jauffret, Microfictions 2018, interview
Écrire de courts récits, c’est écrire une histoire par jour, un rythme qui lui plaît pour finalement trouver une unité de ton qui fédère ces récits, même si « ces histoires sont protéiformes. » Couts récits signifie « si peu d'espace qu'il ne peut pas y avoir de phrases ou de mots en trop. »

Il  y aborde l’actualité contemporaine avec par exemple l’attentat au prix de Flore ou le chantage numérique dans Candy Crush saga L’occasion pour lui d’aborder les évolutions actuelles comme « les réseaux sociaux ont bouleversé les rapports privés et professionnels. »

Il en déduit qu’avec « la communication numérique, les solitudes ne sont plus les mêmes. »
Recourir à des thèmes comme l'inceste et le parricide lui est pour lui « le lieu par excellence de la tragédie et de la narration, » ce qui n’exclut pas de parler de vies simples ou banales. Ainsi apparaissent son obsession du temps qui passe trop vite à une époque fascinée par la vitesse, « une époque de plus en plus surexcitée, et donc déprimée par contrecoup... Être sur les réseaux sociaux, c'est être excité en permanence. Ça ne s'arrête jamais. »
On est passé dit-il, dans l’ère du dépassement de soi, que ce soit le sexe, l’érotisme ou même l’amour, « il y a une volonté performative générale ».

Pour être heureux, il faut obligatoirement connaître l’amour Être heureux,  devient une obligation « et à partir de quarante ans, si on n'a pas un ou deux enfants pour manifester sa foi en l'avenir. »

Quant à la signification profonde de ce qu’il écrit, « un écrivain ne peut connaître les soubassements de son œuvre, comme s'il y avait une crypte dont l'accès lui est interdit. »
Sade a été son modèle, « il a compté pour moi […] Il n'est pas du tout politiquement correct, mais il donne une idée de ce qu'est la littérature, et de ce qu'est l'impossible. On est dans l'imaginaire absolu. »

Il se souvient dans sa jeunesse, lire les grands romanciers (Balzac, Gogol, Dostoïevski, Stendhal) quand les autres lisaient Roland Barthes ou la revue Tel quel, s’intéressaient à la psychanalyse. Dans les années 1970, on écrivait des essais, le roman était boudé. Moi, se rappelle-t-il, « j'étais très libre parce que je n'avais aucune vision théorique de la littérature. J'ai lu Joyce sans savoir qu'il avait la réputation d'être un auteur difficile, et je ne l'ai donc pas trouvé difficile. »


Voir aussi mes fiches :
* Claire Castillon, Les couplets, Couples et littérature et Les merveilles --


   

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